Aller au contenu principal

Nos paroles empêchées : conversation entre Anne-Lyse Chabert et Gabrielle Halpern autour de l’incommunication

Par Bertrand QUENTIN

Bertrand Quentin est agrégé et docteur en philosophie, Maître de conférences HDR à l’université Gustave Eiffel (Marne-la-vallée), responsable du Master 1 de philosophie, parcours « éthique médicale et hospitalière appliquée » (École éthique de la Salpêtrière). Il développe une réflexion philosophique sur les apports de la vulnérabilité dans la compréhension de l’homme. Son dernier livre s’intitule Philosophie de la vieillesse, Paris, Kimé, 2026.

 

Article référencé́ comme suit :

Quentin, B. (2026) «Nos paroles empêchées : conversation entre Anne-Lyse Chabert et Gabrielle Halpern autour de l’incommunication » in Ethique. La vie en question, avril 2026.

 

NB : Le texte est accessible en version PDF au bas du document.

 

              C’est à une jolie rencontre que nous convie le livre Nos paroles empêchées (1) qui vient de sortir aux éditions de l’Aube. Il s’agit d’un dialogue entre Anne-Lyse Chabert, docteure en philosophie des sciences, autrice (2), chargée de recherche au CNRS et Gabrielle Halpern, docteure en philosophie et directrice de la série « Hybridations » aux mêmes éditions de l’Aube. Elles se sont d’abord rencontrées à l’ENS de Lyon autour du thème « La communication empêchée ». Ce n’est pas une rencontre comme une autre car chacune a vécu à sa manière sa parole comme « empêchée ». Anne-Lyse a une maladie génétique, l’ataxie de Friedreich, qui est évolutive et qui surtout à partir de ses vingt-cinq ans a rendu progressivement sa parole difficile à comprendre pour le premier venu, sans la présence permanente d’une assistante de communication qui la traduit. Gabrielle a la modestie de ne pas comparer son handicap avec celui d’Anne-Lyse : « Je suis bègue. Évidemment, je ne me permettrais jamais de comparer mon bégaiement à ce que tu vis ». Il reste que cette situation a produit pour elle bien des souvenirs douloureux.

              De ce fait, les questions qu’Anne-Lyse et Gabrielle se poseront dans ce livre tourneront essentiellement autour des problèmes de l’incommunication. « Comment se faire entendre quand on ne peut pas se faire comprendre ? », « Comment repenser notre société pour qu’elle fasse l’hospitalité à toutes les paroles empêchées ? ». Rappelons au passage l’excellent ouvrage d’Eric Dacheux sur le sujet : Comprendre pourquoi on ne se comprend pas (3).

 

De la difficulté de la rencontre

              Anne-Lyse plante le décor de leurs premières rencontres : « nous allions toutes les deux nous retrouver en situation de handicap – qui devenait dès lors partagée – dans ces moments de rencontre en temps réel puisque a priori tu ne me comprendrais pas, même si tu allais faire des progrès impressionnants en venant régulièrement à ma rencontre ». Le badaud a l’impression que le handicap vient de la personne handicapée mais, comme la valse, ça se joue à deux : si je ne fais pas le moindre effort pour l’autre, j’accentue son handicap. Si je fais des efforts je le diminue (Cf. : Les invalidés (4)). Gabrielle renchérit : « la première fois que je t’ai entendue parler […] j’ai eu peur de ne pas parvenir à te comprendre […] Un mot sur dix, puis un mot sur huit, puis un mot sur trois […] mon oreille […] se tendait […] s’habituait […] patientait ». Il y a là une expérience bien connue de celles et ceux qui côtoient des personnes en situation de handicap : à l’étrangeté première et aux impossibilités imaginées succèdent avec l’habitude une naturalité nouvelle et des possibilités concrètes.

              Ce que remarque également G. Halpern c’est que le handicap, en exacerbant la situation, sert de loupe grossissante à la totalité des relations interhumaines : « Ce sentiment d’inquiétante étrangeté que je vivais avec toi, je prenais soudainement conscience que je le vivais avec tout être humain […] Elle n’avait rien à voir avec ton handicap […] C’est par la communion de la communication que nous pouvons transformer l’étrangeté en prochain […] Avant de te rencontrer, je n’avais pas autant conscience de ce que tous ceux qui m’entourent parlent une langue qui leur est propre, avec des mots qui ne sont qu’à eux, puisqu’ils y instillent leur imaginaire singulier ». Ainsi la rencontre authentique de l’Autre implique toujours un décentrement. A.-L. Chabert fait à ce propos une intéressante digression sur le mythe de Babel. Les êtres humains ont été punis en étant dispersés sur la surface de la Terre et séparés par l’apparition de langues différentes semblant anéantir la possibilité d’une compréhension mutuelle. Mais Chabert en fait une lecture positive : « dans ce geste, Dieu rappelle que l’essentiel de l’Homme est dans la relation, soit la mise en lien avec l’Autre, quitte à ce que ce lien demande beaucoup d’efforts, et beaucoup d’énergie pour se construire ». Un handicap important rend certes l’obligation de l’effort beaucoup plus visible. Chabert montre que, dans sa vie, ces rencontres ne sont pas monnaie courante : « c’est bien ce que tu as fait avec moi, en persévérant […] Mais ce n’est pas ce que font la plupart des gens […] la plupart restent cloîtrés dans l’angoisse de ne pas parvenir à échanger avec moi ». Elle reprend ce que nous avons appelé dans la Philosophie face au handicap (5) « l’empathie égocentrée » : « Il m’est […] arrivé dans certaines situations de vivre des moments assez pesants où la personne fait semblant de me comprendre, mais, dans ses réponses, il est évident qu’elle ne projette que du soi-même sur l’Autre ». La personne dite valide essaie en apparence de se mettre à la place d’Anne-Lyse (empathie) mais en réalité elle le fait à partir d’elle-même (attitude restant égocentrée). Chabert dit alors fort joliment : « pour converser […] il ne faut pas être repu de soi ». Ou peut-être devrait-on dire qu’il faut être justement repu de soi pour avoir de la place pour l’autre. Mais il s’agit en cela de nos investissements existentiels : « le problème […] serait […] de savoir où l’être humain décide de mettre l’attention dont il est capable dans son existence ». Les humains ne sont pas toujours des puits de curiosité et d’empathie et les divertissements contemporains sont tellement tentateurs qu’ils nous amènent dans mille directions faciles.

              Milan Kundera repère que derrière les dialogues apparents il y a bien souvent un refus du décentrement et un rapport de force pour conquérir l’hégémonie : « quand deux personnes bavardent […] l’une parle et l’autre lui coupe la parole : c’est tout à fait comme moi, je… […] c’est une révolte brutale contre une violence brutale, un effort pour libérer notre propre oreille de l’esclavage et occuper de force l’oreille de l’adversaire » (6). Chabert en vient alors à accentuer le trait : « à notre époque d’Hommes pressés […] les gens ne savent plus s’écouter les uns les autres – peut-être également par paresse -, il y a simplement une alternance de monologues, de sorte qu’au terme d’une conversation, les deux personnes se quittent indemnes, elles n’ont pas changé ». L’effort qu’il faudrait pour un vrai dialogue c’est d’abord d’écouter : « Ecouter, c’est se rendre présent à l’Autre. Pour moi, c’est la première étape vers une altération réciproque ; ce que tu appelles « hybridation », c’est-à-dire « métamorphose réciproque » ». La thématique de l’hybridation est en effet un objet de recherche ausculté par Halpern (7). Mais rendre possible nos transformations, rendre possible la rencontre, implique une disponibilité que l’essor en particulier de l’IA pourra amoindrir puisque c’est un « mouvement où l’Homme ne cherche plus l’Autre, parce que l’Autre, c’est ce qu’il y a de plus complexe, et donc de plus énergivore et chronophage » (Chabert). Henri Michaux disait : « Une chose indispensable : avoir de la place. Sans la place, pas de bienveillance. Pas de tolérance, pas de… et pas de… Quand la place manque, un seul sentiment, bien connu, est l’exaspération, qui en est l’insuffisante issue » (8). Chabert le vit régulièrement quand elle a affaire au milieu médical ou médico-social : « bien des soignants n’ont pas la possibilité d’offrir suffisamment de disponibilité en termes d’espace, en termes de temps et donc en termes d’écoute, étant donné qu’ils en sont eux-mêmes privés, du fait d’un mouvement plus général d’une société qui ne se met que trop rarement à la hauteur des besoins de ses membres ». La façon dont nous organisons notre système de vie collectif a un retentissement sur les possibilités de ses membres. C’est pourquoi il est bien lâche de mettre en avant l’éthique du soignant à longueur de colloques, tout en réduisant les effectifs pour « réduire les coûts » - ce qui ici signifie en réalité une réduction progressive de la protection sociale avec une maximisation parallèle des bénéfices privés de certains.

              La place de l’autre c’est aussi la question qui se pose dans la relation de couple. La description qu’en fait Halpern nous semble correspondre plutôt à des rapports toxiques : « Lorsque nous partageons notre vie avec un autre être, nous dit-elle, ce dernier sait beaucoup de nous […] nous révélons, malgré nous, quelle est notre plus grande force et quelle est notre plus grande faiblesse […] nous comprenons assez vite en quoi consiste la plus grande force et la plus grande faiblesse de l’être qui vit avec nous […] Le fait de posséder ce savoir sur l’autre nous donne un immense pouvoir sur lui […] chacun détient la bombe nucléaire, c’est une situation de dissuasion réciproque […] que va-t-on faire de ce savoir sur l’autre ? ». N’est vu ici que l’atmosphère concurrentielle d’individus managers de leur propre vie et toujours solitaires dans leur quête de performance. Nous aimerions assurer Halpern que le couple peut être bien autre chose et en particulier ce que Nietzsche qu’elle cite – a joliment repéré (lui qui généralement n’est pourtant pas une boussole pour les rapports homme-femme d’aujourd’hui…) : « Le mariage [peut être] considéré comme une longue conversation »(9). De cette manière il n’y a pas une psychologie hobbesienne de la guerre de chacun contre chacun, mais une réelle douceur de vivre ensemble, en ayant toujours envie d’échanger.

 

Le handicap comme force ?

              C’est la personne en situation de handicap qui va bien souvent s’évertuer à rejoindre les autres. Halpern précise les choses : « Aujourd’hui, sauf dans quelques cas très précis, j’arrive à surmonter mon bégaiement au prix de beaucoup de travail […] Dans la vie de tous les jours, on me reproche sans cesse de parler très vite, mais la rapidité est l’astuce que j’ai trouvée pour aller plus vite que mon bégaiement et m’exprimer normalement ». Il est important néanmoins de percevoir ce qui donne la confiance pour s’engager dans un chemin si ardu. Halpern rappelle un souvenir d’enfance essentiel : « dans ces souvenirs douloureux où des camarades à l’école se moquaient de moi et où mes professeurs me grondaient, pensant que je me moquais d’eux, apparaît un instant lumineux : celui où, à l’âge de 5-6 ans, j’ai appris de la bouche de mon professeur de cours biblique […] que Moïse bégayait, lui aussi. Cela a été une révélation » (10). Quand on se sent totalement déficient et sans valeur par rapport aux autres, l’exemple inattendu de quelqu’un qui partage notre handicap mais qui, lui, a été célébré socialement comme quelqu’un d’exceptionnel peut métamorphoser notre point de vue sur les choses et apporter une confiance nouvelle à des réprouvés. Certains déplorent que l’on parle du handicap à travers des sportifs de haut niveau paralympiques (Stéphane Houdet au tennis, Théo Curin à la natation et animateur de télévision) ou des penseurs (Yves Lacroix, Alexandre Jollien, Marcel Nuss). Ce ne seraient que des « super handicapés » quand beaucoup vivent un quotidien qui est loin d’être aussi valorisé. Mais à la vérité ce sont aussi ces images qui permettent de déconnecter le handicap de l’idée du malheur et de l’échec - ce qui est un apport très important pour le grand public. Halpern cite une formule attribuée à Elias Cannetti : « ce que nous vivons est régi par des images. Elles s’incorporent à nous comme une sorte de bien-fonds. Selon les images qui vous composent, votre existence prendra un tour tout différent ». Vivre avec l’image que le handicap peut être associé à des figures valorisées cela modifie notre monde comme cela a modifié le monde de la petite Gabrielle en lui permettant d’apprendre aussi à oser. Nous avons perdu au mois de mars de cette année un grand philosophe du XXe siècle : Habermas. Rappelons-nous qu’il souffrait depuis sa naissance d’un handicap qui rendait sa diction difficile : la fente labio-palatine, ou « bec-de-lièvre ». Cela gênait son élocution, et, surtout, lui valait également beaucoup de moqueries de la part de ses camarades. Comme le disait Robert Musil : « les grands orateurs sont nés d’un défaut d’élocution et les héros d’une faiblesse » (11).

              Chabert en généralise alors le phénomène par rapport au judaïsme en affirmant qu’il s’agit d’« un trait caractéristique de la religion juive […] quant à la mise en valeur en permanence [soit] d’une faille, soit d’une incomplétude […] On dit souvent que Dieu aime les imparfaits […] les porteurs d’une brèche, d’une faille qui va les distinguer à leurs risques et périls d’une foule plus ordinaire, qui utilise des circuits plus traditionnels. L’intervention de Moïse n’est donc pas étonnante […] à l’instar de celle de Jacob qui était boiteux suite à son combat avec l’Ange, ou de celui d’Isaac qui était aveugle ». Si le handicap est repérable chez certains hauts personnages de la Torah et qu’en ce sens on rompt avec le culte antique de la force, lisible dans l’Iliade, il serait bon de nuancer le propos pour ce qui est de l’accueil social de la personne en situation de handicap. Le second Livre de Samuel est en effet plutôt brutal à cet égard : « Quant aux boiteux et aux aveugles, ils dégoûtent David. C’est pourquoi l’on dit : « Aveugles et boiteux n’entreront pas dans la Maison » [bayit, c’est-à-dire le Temple] »(12). Cette dernière expression est-elle un adage, une malédiction ? Ce refus d’accès au Temple pour les personnes handicapées ne semble pas néanmoins généralisé dans les textes bibliques. Le Lévitique se contente d’interdire aux personnes handicapées les sacrifices, mais par extension on ne peut pas être prêtre avec un handicap permanent : « Nul […] ne s’approchera pour offrir l’aliment de son Dieu s’il a une infirmité [un mûm] que ce soit un aveugle ou un boiteux, un homme défiguré ou déformé, un homme dont le pied ou le bras soit fracturé, un bossu, un rachitique, un homme atteint d’ophtalmie, de dartre ou de plaies purulentes, ou un eunuque […] le prêtre ne pourra s’approcher pour offrir les mets de Yahvé s’il a une infirmité » (13).Pour les textes de la Torah, dans le rapport au sacré, les différents handicaps sont loin de donner lieu à un accueil universel. Méfions-nous donc parfois du romantisme des interprétations.

 

Pour une politique renouvelée : remettre au cœur de la cité les voix empêchées

              Chabert amène la question sur le terrain du politique : « s’il y a crise du politique ou de la parole, c’est avant tout parce qu’il y a crise de l’altérité. Les gens ne se regardent plus entre eux ». Il y a « un problème crucial en politique : celui de remettre au cœur de la cité la voix des personnes les plus vulnérables, des personnes « empêchées » d’une quelconque manière ». « le handicap naît avant tout d’un désaccord entre ce que la société propose et ce dont l’individu est réellement capable […] c’est la société, au moins en grande partie, qui crée le handicap […] Comment permettre aux personnes handicapées d’avoir une voix audible dans l’espace public si elles ne sont pas « vues » ». Cela met en cause l’espace social physique lui-même. « le validisme […] loin d’être une opposition à l’individu valide […] est un outil qui permet d’identifier que notre monde environnant a depuis des années été construit et pensé pour des personnes qui avaient des capacités physiques ou cognitives standards ». Les personnes vulnérables sont en particulier les personnes en situation de handicap, mais pas seulement. Il peut y avoir aussi les personnes étrangères qui ne parlent pas la même langue ou les groupes sociaux peu représentés. Halpern abonde en ce sens : « les Gilets jaunes sont nés pour transformer leur parole empêchée en parole possible dans l’espace public. Ils sont apparus également parce qu’ils n’étaient l’objet d’aucun discours politique ». Mais la réponse qui a été donnée par les politiques s’est cantonnée à maintenir le schéma non politique de la représentation : « Le « Grand débat » qui en a découlé s’est transformé en cahiers de doléances – ce qui revient encore une fois au paradigme gouvernants/gouvernés -, mais pas en la création des conditions nous permettant de « vivre sur le mode du parler avec les autres » ». Dès lors la société se couvre de paroles politiques empêchées : « Les territoires, les métiers, les secteurs, les générations qui demeurent inexprimés sont-ils voués à être invisibilisés ?  Alors que nous n’avons jamais été aussi bavards par nos SMS, nos e-mails, nos messages vocaux, nos posts […] il semble paradoxal de penser qu’il demeure tant de non-dits ». Comme Halpern le dit avec force : « De la même manière qu’un couple se brise lorsque les partenaires n’ont plus rien à se dire ; une Nation se casse lorsque les citoyens ne ressentent plus l’envie de s’écouter ni le désir de se comprendre. La parole empêchée conduit à un pays empêché ». Accepter de parler avec l’Autre, courir le risque d’être changé par l’Autre. Tout cela participe d’une culture qui est aussi le cœur du domaine politique authentique et ce dernier a tout à gagner à s’ouvrir aux paroles qui vont le renouveler. Chabert insiste de nouveau sur le fait que la vulnérabilité est « le terrain favorable par excellence à l’émergence d’une nouveauté. C’est dire que c’est à partir de la vulnérabilité et peut-être même exclusivement de la vulnérabilité que peut jaillir le nouveau qui permettra à la société tout entière de ne pas se scléroser dans la reproduction de l’identique qu’elle répète sinon indéfiniment ».

 

Paroles tues, paroles tuées

              Halpern souligne les dégâts familiaux des paroles nécessaires et pourtant tues : « Dans les familles il arrive qu’il y ait des silences qui tuent. Les enfants constituent de ce point de vue le thermomètre de la parole familiale : échange-t-on des mots ou se parle-t-on vraiment ? Leurs corps portent toujours les stigmates de la parole familiale lorsque celle-ci est boiteuse. Les enfants constituent la parole empêchée de leurs parents, de leurs grands-parents, de leurs arrière-grands-parents ». Il faut donc arriver à faire des blessures passées un objet de discours explicite pour que les non-dits ne soient pas délétères. Halpern évoque à ce propos la Shoah comme expérience de paroles empêchés et surtout définitivement tues. « je ne peux m’empêcher de penser à la Shoah. La parole empêchée, c’est aussi tous ceux dont on a empêché la parole, dont on a tué la parole, dont on a transformé la parole possible en fumée. Ou sont-elles allées toutes ces paroles ? » On doit parler encore et toujours de la Shoah et les adolescents doivent être conscients de l'indicible qu'a représenté ce projet politique d'éradication des Juifs comme groupe humain homogène. Mais n'oublions pas deux éléments : d'autres processus d'éradication ont existé dans l'histoire du XXe siècle. Les adolescents devraient aussi apprendre ce qu'ont eu de systématique l'extermination par le pouvoir allemand des Hereros de Namibie entre 1904 et 1908, des Arméniens par le pouvoir turc en 1915 et depuis lors, d'autres groupes qui ont subi tour à tour cette technologie immonde de l'éradication. Le XXIe siècle ne sera malheureusement pas en reste. Selon le groupe auquel nous appartenons, il nous faut aussi apprendre à penser contre nous-même en ne s’érigeant pas des totems du Mal unique. Comme le disait Hannah Arendt : « Le risque majeur que nous courons en reconnaissant le totalitarisme comme la malédiction du siècle est d’en être obsédé au point de devenir aveugle aux nombreux moindres maux – et pas tellement moindres – dont l’enfer est pavé » (14) Ayons suffisamment d’autocritique pour ne pas nous croire par essence du côté du bien. Il y a un confort même à se cantonner au cercle de la douleur de son groupe, en passant à côté de la douleur des autres, qui serait nécessairement moindre.

              Chabert montre ici une distance : « je serais un peu moins pessimiste par rapport à la question de la parole tuée, en particulier quand tu dis qu’il n’y a qu’un pas entre parole tue et parole tuée […] Pour moi, aucune parole n’est jamais véritablement tuée ou assassinée, elle est simplement égarée ». « On peut empêcher des personnes de parler, voire les tuer, mais on ne pourra jamais assassiner leurs paroles, qui seront seulement dévoilées à un autre moment, à une autre époque, peut-être par quelqu’un d’autre ». Pascal avait ainsi une parole, en un sens, un peu énigmatique : « Je ne crois que les histoires dont les témoins se feraient égorger » (15).

              Chabert nourrit son optimisme de l’affirmation que tout vivant qui décède se maintient dans les survivants. Elle cite à ce propos « la prière juive du Kaddish, prière qui n’est pas à proprement parler une prière des morts, mais au contraire une prière de dialogue entre les morts et les vivants, une façon d’honorer la transmission et la transformation réciproque des individus les uns inscrits dans les autres ». Pour illustrer cette affirmation d’une continuité des morts dans les vivants elle poursuit en observant que « sur un certain nombre de tombes dans les cimetières juifs, tu trouves une épitaphe en hébreu [« Et que son âme soit tissée dans le faisceau des vivants »] qui nous rappelle que la vie des morts est « cousue » à celle des vivants ». Dans tout cela il y a effectivement un optimisme que l’on aimerait pouvoir partager contre tous les négationnistes qui, armés par la force des vainqueurs, peuvent établir le récit qui leur chante. Ces moyens colossaux de l’Intelligence Artificielle de l’avenir ne vont-ils pas accentuer ces risques de négationnisme ?


Les paroles empêchées à l’ère de l’intelligence artificielle

              Selon Halpern « l’élément le plus marquant de ce début de XXIe siècle est la disparition progressive de la conversation entre les êtres humains ». Même si les outils d’IA sont qualifiés « d’outils conversationnels » il est clair pour les deux interlocutrices que l’on ne peut pas utiliser le terme de « conversation » pour qualifier l’échange qui se produit entre l’être humain et l’intelligence artificielle générative. Chabert le précise : « L’intelligence artificielle […] ne peut qu’osciller entre bavardage et information, vu qu’elle n’est capable de traiter que de l’information, mais qu’elle peut donner l’illusion de l’échange « conversationnel » au travers du bavardage ». N’oublions pas néanmoins que c’est nous qui avons fabriqué ces outils pour nous faciliter certaines tâches. Mais « cette recherche de la facilité qui est aujourd’hui le credo majoritaire ne peut marcher qu’un temps, puisque nous ne sublimons jamais complètement nos contraintes, tout au plus pouvons-nous parvenir à les décaler. […] ce que donne l’intelligence artificielle d’un côté nous est repris de l’autre : par exemple l’utilisation massive de ChatGPT prive insidieusement l’Homme de sa capacité à être acteur de son propre discours ». Ce qui limitera l’IA c’est son impossibilité à créer du nouveau. En revanche « la parole, qui appelle toujours une voix étrangère, celle de l’Autre, oblige à sortir de l’identique, du reproductible, et en cela du numérique ». Chabert conclut joliment en revendiquant qu’il faut « prendre d’autant plus soin [de cette part d’inaudibilité], qu’elle constitue la différence, c’est-à-dire la singularité […] la part « d’hérésie » par rapport à la normalité de l’Autre ».

              Nous conclurons ainsi notre lecture de ce dialogue entre Anne-Lyse Chabert et Gabrielle Halpern : sachons garder l’oreille aux hérésies qui nous découvrent des bonheurs inattendus pour demain.

 

Notes :

  1. A.-L. Chabert et G. Halpern, Nos paroles empêchées, La Tour-d'Aigues, éd. de l’Aube, 2026.
  2. Notamment : A.-L. Chabert, Transformer le handicap : Au fil des expériences de vie, érès, 2017 et Vivre son destin, vivre sa pensée, Albin Michel, 2021.
  3. Eric Dacheux, Comprendre pourquoi on ne se comprend pas, Paris, CNRS éditions, 2023.
  4. B. Quentin, Les invalidés. Nouvelles réflexions philosophiques sur le handicap, érès, 2019.
  5. B. Quentin, La philosophie face au handicap, érès, 2013 (rééd. 2018).
  6. M. Kundera, Le livre du rire et de l’oubli.
  7. G. Halpern, Tous centaures ! Éloge de l’hybridation, Le Pommier, 2020.
  8. H. Michaux, Poteaux d’angle, Paris, Gallimard, 1981.
  9. Nietzsche, Humain, trop humain, Partie I, 406. p.355.
  10. Il semble cependant qu’Halpern ait fait ici une erreur de retranscription, puisqu’elle donne pour texte du rabbinat français la formule de Moïse : « j’ai la bouche pensante et la langue embarrassée » (Exode 4 :10 éd. Colbo, trad. par le rabbinat français) alors que la traduction officielle ne dit pas « pensante » mais « pesante » : Moïse dit à l'Éternel: « De grâce, Seigneur ! je ne suis habile à parler, ni depuis hier, ni depuis avant-hier, ni depuis que tu parles à ton serviteur; car j'ai la bouche pesante et la langue embarrassée ». 

י וַיֹּאמֶר מֹשֶׁה אֶל-יְהוָה, בִּי אֲדֹנָי, לֹא אִישׁ דְּבָרִים אָנֹכִי גַּם מִתְּמוֹל גַּם מִשִּׁלְשֹׁם, גַּם מֵאָז דַּבֶּרְךָ אֶל-עַבְדֶּךָ: כִּי כְבַד-פֶּה וּכְבַד לָשׁוֹן, אָנֹכִי.

Avec la traduction de André Chouraqui nous avons : « Moshè dit à Adonaï : « Plaise ! Adonaï ! Moi-même, je ne suis pas un homme à paroles, Même d’hier, même d’avant-hier Ni même depuis que tu as parlé à ton serviteur ! Oui, je suis lourd de bouche et lourd de langue, moi-même » Noms (Exode) 4, verset 10 in La Bible d’André Chouraqui, p.121. Cela ne remet pas en question l’hypothèse que Moïse pût ainsi être décrit comme bègue.

  1. R. Musil, L’homme sans qualités.
  2. Deuxième Livre de Samuel Chap 5 verset 8 in La Bible de Jérusalem, éd. du Cerf, 2008, p.440 et pour la traduction de Chouraqui : « « quant aux boiteux et aux aveugles, ils sont haïs par l’être de David ». Ainsi disent-ils : « Les aveugles et les boiteux ne viennent pas dans la Maison » » II Shemouél (II Samuel) 5, verset 8 in La Bible d’André Chouraqui, p.570.
  3. Le Lévitique Chap 21 verset 17-21 in La Bible de Jérusalem, éd. du Cerf, 2008, p.179 et pour la traduction de Chouraqui : « L’homme […] en qui est une tare [un mûm], ne se présente pas pour présenter le pain de son Elohîms […] homme aveugle ou boiteux ou défiguré ou difforme ; ou l’homme qui a une fracture du pied, ou une fracture de la main ou une bosse, ou un nain, ou un albugo à son œil, ou gale ou lichen ou enflures des testicules […] le desservant, ne s’avance pas […] pour présenter le pain de son Elohîms » Il crie (Lévitique) 21, verset 17-21 in La Bible d’André Chouraqui, p.237.
  4. H. Arendt : « The Eggs speak up » in Essays in Understanding, NY, Harcourt Brace, 1994, p.271-272 ; « les œufs se rebiffent », in La philosophie de l’existence et autres essais, Paris, Payot, 2000, p.179.
  5. Pascal Pensées [1662] in Œuvres complètes, éd. J. Chevalier, Paris, Gallimard, La Pléiade, 1954 (Br. 593 / Pl. p.1192).