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Souvenons-nous de Vladimir Jankélévitch

Un article d'Alain Vernet qui nous parle de la vie de Jankélévitch, qu'il a un peu connu, et de ses fulgurances philosophiques et musicales

"Souvenons-nous de Vladimir Jankélévitch"

 

par Alain VERNET

 

Alain VERNET a exercé pendant quarante-deux ans la profession de psychologue clinicien, dans divers services hospitaliers; retraité depuis août 2020 il continue à avoir une pratique d'expert judiciaire, étant par ailleurs titulaire d'un DESS de Droit Médical.

 

Article référencé comme suit :

Vernet, A. (2022) « Souvenons-nous de Vladimir Jankélévitch » in Ethique. La vie en question, mars 2022.

 

 

Pose d’une plaque à Bourges par un matin de novembre, froid et brumeux

En ce matin du vingt-neuf novembre 2003, lors de la cérémonie au cours de laquelle fut dévoilée la plaque indiquant, au 13 boulevard Gambetta, que la maison sur laquelle elle était posée, était la maison natale de Vladimir Jankélévitch, qu’il y avait vécu son enfance, jusqu’à l’âge de douze ans environ, jusqu’à son entrée en 6ème, il y eut des discours, mais pas de musique ; et pourtant, qu’un peu de musique eut contribué à réchauffer l’atmosphère frigorifiée de cette matinée, qui suait de tristesse, et qui pourtant, malgré elle, pris des allures un peu cocasses !

C’est un matin de novembre, froid et brumeux. Roland Narboux, maire-adjoint en charge du tourisme, avait organisé l’événement. Le maire de Bourges, Serge Lepeltier est la puissance invitante, accompagné de son conseil municipal. Un certain nombre de représentants de la société civile et de représentants d’administration ont été invités. Il y a aussi quelques curieux. Au total peut-être quatre-vingt personnes et qui se gèlent…

Il a été convenu qu’il y aurait deux discours : celui du maire ; et celui de votre serviteur, en tant qu’ancien élève de Vladimir Jankélévitch. L’usage protocolaire dans ce genre de cérémonie veut que l’invitant s’exprime entre une et cinq minutes plus longtemps que l’invité. J’ai donc envoyé mon discours à l’avance, au cabinet du maire, afin que le discours que lui a préparé son cabinet s’articule avec le mien.

Serge Lepeltier parle le premier en s’adressant à moi. Je lui réponds, mais j’ai continué jusqu’à la dernière minute à travailler mon propos, de ce fait un peu plus étoffé ; et, qui plus est, emmené par le sujet, j’improvise : total dix minutes de plus que prévu. Il faut donc rétablir l’équilibre ; aussi le maire reprend la parole, pour quinze minutes ; et évoque notamment, à son tour, l’un de ses professeurs : Alain de Benoist ; un philosophe certes, mais théoricien du mouvement qu’on a appelé « La Nouvelle droite » ; voisinage saugrenu pour celui qu’on avait en son temps surnommé « Le marcheur de la Gauche ».

Mais le plus intéressant était de voir les mines impatientées du conseil municipal tendues dans l’espérance que tout ceci s’arrête vite pour retrouver la douce chaleur du foyer. Et au rhume majuscule que je rapportais de l’événement, j’imagine les coryzas, cathares, toux et autres expectorations, qui sans doute affligèrent nombre d’élus et d’obligés à la fréquentation de la cérémonie. Ce qui, sans nul doute, aurait beaucoup amusé Vladimir Jankélévitch, qui n’en eut pas espéré autant.

 

La rencontre d’un philosophe

Ma rencontre avec Vladimir Jankélévitch relève du hasard. J’ai peut-être quinze ans, - je crois me souvenir qu’on est en 1970 ou 1971 - je regarde la télévision : une émission dans laquelle deux avocats de profession s’affrontent sur un sujet de société pour convaincre un jury qui doit trancher entre deux thèses opposées. Chaque avocat dispose de quatre témoins en faveur de sa thèse, qui se succèdent, un pour une thèse, l’autre pour son contraire, etc. Ce soir-là le thème est la vitesse. Je me souviens que l’avocat en faveur de la vitesse s’appelle Robert Badinter (qui fera une plaidoirie brillante), et que l’avocat hostile à la vitesse se nomme François Sarda. Parmi ses témoins, j’ai souvenir de l’écrivain Robert Sabatier, plutôt bougon. Le quatrième témoin présenté par Maître Badinter est un monsieur qui me semble (pour le gamin de quinze ans que je suis alors) déjà âgé, à cheveux gris, avec une longue mèche retombant sur le côté. C’est un philosophe, avec un nom à consonance étrange : Vladimir Jankélévitch. Il commence son intervention en posant la question : « Mais pourquoi suis-je dans votre camp, moi qui aie eu tellement de difficultés à obtenir le permis de conduire » ; et il répond : « peut-être parce que je suis le professeur de la Sorbonne qui parle le plus vite ! ». Et il va enchaîner pendant dix minutes une prestation éblouissante, dont le sens m’échappe, dont je ne me souviens plus de l’argumentation, mais qui me semble rendre plus intelligent celui qui l’entend. Aussi j’ai cherché à l’écouter à chaque fois que je voyais qu’il passait dans une émission de télévision. A vrai dire il y passa de plus en plus souvent au fur et à mesure que perdaient en influence les tenants des pensées structuralistes et marxistes, qui, depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, dominaient les cercles intellectuels. L’apothéose fut son passage le dix-huit janvier 1980 dans l’émission de Bernard Pivot, « Apostrophes », dont le thème était « A quoi servent les philosophes », où son humour, sa finesse, sa vivacité d’esprit, furent contagieux (1).

Personnellement après la fin de mes études de psychologie, en dilettante, en auditeur libre, je suis allé assister à certains de ses cours magistraux, dans l’amphithéâtre Cavaillès, à la Sorbonne. La salle était souvent comble, composée d’un public cosmopolite : étudiants, lycéens de classe terminale cherchant à aller au-delà de leur enseignement obligatoire de philosophie, quelques visages médiatiques, quelques clodos cherchant la chaleur (et du chauffage ; et peut-être de la pensée), femmes du monde, et au premier rang, un groupe de femmes plus jeunes, des groupies, dont certaines de ses assistantes : Catherine Clément, Elizabeth de Fontenay, notamment, qui étaient surnommés « les baronnes », et aux charmes desquelles il était loin d’être insensible.

Comment se fait-il que je réussis à lui dire un jour que j’étais originaire de Bourges ? Je ne sais plus. Mais toujours est-il qu’à la fin du cours il me demanda si j’étais pressé, et me proposa de le raccompagner chez lui, à pied, au 1 quai aux fleurs, au chevet de Notre Dame, en passant par le pont de l’Archevêché, et en marquant un temps d’arrêt devant le « monument mémorial de la déportation ; « ça me fait plaisir de parler de Bourges », m’avait-il dit alors ! Arrivé devant chez lui, il me proposa de monter jusqu’à son appartement, au premier étage, pour me présenter à sa femme : Lucienne. Et c’est assez fréquemment qu’il recevait ses étudiants chez lui, n’ayant pas de bureau à la Sorbonne, tout en disant, au cours de la conversation : « ces jeunes gens sont assez envahissants », mais il ajoutait : « ils m’amusent beaucoup ; de toute façon tous mes amis sont jeunes ».

« Passez à côté », c’est-à-dire au salon, avait dit Lucienne. Le salon, pièce principale de la maison, avec deux pianos dans un angle, un demi-queue, et un droit, un bureau massif, très encombré, et des rayonnages de livres : d’un côté, à portée de mains, sans avoir à bouger de son siège, des ouvrages de philosophie, dont certains, très usés, à force d’avoir servi, et d’autres, un peu plus luxueux, dont une édition de Platon, reliée en simili-cuir ; sur un autre pan de mur, des ouvrages, en russe ; et sur un autre pan, des partitions musicales en nombre.

 

Un philosophe dans la vie (2) : l’avant-guerre

Vladimir Jankélévitch est né à Bourges, le 31 août 1903. Sa famille, juive, a fui les pogroms de Russie, quelques années auparavant. Son père, Samuel, venu d’Odessa, a fait sa médecine à Montpellier, puis s’est installé à Bourges, comme oto-rhino-laryngologiste. Cet homme est un intellectuel, passionné par la philosophie (3), et c’est lui qui poussera son fils (qui dira n’avoir jamais eu de vocation) vers cette discipline, et qui aurait souhaité qu’il s’intéressât à la philosophie russe. D’ailleurs, après que la famille eut rejoint Paris, ils iront régulièrement, l’un et l’autre, les dimanches, rendre visite à deux philosophes russes émigrés : Léon Chestov, philosophe qui sera un critique du rationalisme, et qui développera une sorte d’herméneutique de l’ancien testament, et surtout Nicolas Berdiaev, philosophe chrétien, qui réside à Clamart, et qui pense qu’il n’y a pas d’essence universelle de l’homme, mais que ce qui fait marqueur d’humanité, c’est la liberté qu’a l’homme de choisir de faire le bien ou le mal, puisque la mort du Christ sur la croix a libéré l’homme de tous les autres déterminants. On retrouvera cette influence chez Jankélévitch, lorsqu’il dire « n’écoutez pas ce qu’ils disent, regardez ce qu’ils font », l’homme se définissant par l’action plus que par l’intention, ce qui n’est pas si loin de l’existentialisme Sartrien, à cette nuance près que Sartre s’engagea d’abord par les mots, et que Jankélévitch se confronta aux risques de l’action, notamment dans la Résistance.

En 1904, ses parents font acquérir au petit Vladimir la nationalité française, tout en conservant pour eux-mêmes leur nationalité russe. On la lui retirera en 1940. Juif et métèque, en voilà beaucoup pour le régime de Vichy qui le privera aussi de sa chaire à l’université.

Une tante, réfugiée avec le reste de la famille, ancienne professeur au conservatoire de Saint-Pétersbourg, lui apprend la musique et le piano. Excellent pianiste, Vladimir Jankélévitch lisait les partitions musicales aussi bien que les livres, et sa bibliothèque rassemblait les unes et les autres dans des proportions identiques. La musique comptera pour lui autant que la philosophie, et il alternera la publication d’ouvrages de philosophie et d’ouvrages de musicologie. En ce domaine, il fera toujours preuve d’une grande coquetterie, car il indiquera qu’il n’a jamais fait de progrès au piano, et qu’il n’est qu’un déchiffreur de musique, et nullement un musicien.

Il fait ses études primaires à Bourges, au petit lycée, annexe du lycée Alain Fournier pour les classes terminales, aujourd’hui musée Estève, avant d’intégrer le lycée de garçons. Puis la famille déménage à Paris où son père s’installe au 53 rue de Rennes. Il fait de brillantes études au lycée Montaigne, puis au lycée Louis le Grand, à Paris. En 1922, il est reçu à l’Ecole normale supérieure, rue d’Ulm. En 1926, Vladimir Jankélévitch sera reçu premier à l’agrégation de philosophie.

A l’école normale supérieure il fréquentera Sartre, Nizan, Aron, Canguilhem, Cavaillès, Brossolette. Il ne sympathisera jamais avec Sartre - antipathie accentuée par la guerre, trouvant que Sartre n’y avait pas brillé par son courage - dont il fera dans ses lettres un portrait critique, fustigeant et son attentisme, et son opportunisme, et même sa lâcheté. Durant ses études, il restera fidèle au Berry, et reviendra souvent passer les vacances d’été à Saint Thibault (près de Saint Satur, dans le Cher), au bord de la Loire, chez des amis de ses parents.

En 1926-1927, il effectue son service militaire, comme officier. Il effectuera jusqu’à la guerre de nombreuses périodes, comme réserviste. Si sa correspondance laisse entrevoir un antimilitariste, une critique des routines et petitesses de l’armée et de ses chefs, jamais il ne fuira les responsabilités qu’il croit avoir envers le pays qui lui a accordé sa nationalité.

En octobre 1927 il est nommé professeur à l’institut français de Prague. En même temps que son enseignement, il organise de nombreux concerts. Il gardera toujours un souvenir vif de cette ville et de sa population. Il y flâne beaucoup, fréquente les salons de thé, car toute sa vie il aura une faiblesse pour les pâtisseries et sucreries, et reste, malgré l’adversité, un épicurien, un goûteur de vie. En particulier il aime et sait danser, et, malgré sa timidité, se plait à séduire. Il aime et pratique aussi la randonnée en haute montagne et ne détestera jamais le sport. En janvier 1933, il se marie avec une jeune fille tchèque « agrégée de fox trot et de tango » (4), qu’il avait rencontré à Prague. Ce mariage sera un échec, et en juillet 1933 le couple se sépare, et divorcera peu après.

En 1933, il est nommé pour quelques mois professeur de philosophie au lycée de Caen. Puis en 1934, il est nommé professeur au lycée du Parc, à Lyon, en khâgne (Classe préparatoire de première supérieure), et assure comme chargé de cours des remplacements à l’université de Besançon. Dans le même temps il adhère au Front populaire et restera toujours fidèle à la Gauche, au combat contre l’injustice et pour le progrès, de toutes les manifestations pour les droits de l’homme. Il sera proche de la Revue Europe (5), dont Jean Cassou est directeur-adjoint, et Jean Guéhenno, directeur. Mais bien que surnommé par certains « le marcheur de la Gauche », il n’adhèrera jamais à aucun parti. Tout de même, en 1981, il se trouve dans la foule immense qui accompagne François Mitterrand au Panthéon, refusant cependant de se trouver aux premiers rangs. Car il reste un homme libre. Et même s’il soutient Israël, il défendra toujours le droit des Palestiniens à la dignité, et saura, quand il le faut, se montrer critique envers l’état hébreu, manifestant devant l’ambassade d’Israël après les massacres de Sabra et Chatila. Cependant, comme Bergson, son maître, il n’abandonnera jamais ses coreligionnaires, surtout après le traumatisme de la Shoah, alors même qu’il restera agnostique et fut toujours un laïque convaincu et militant.

En 1936 il est nommé à la faculté des lettres de Toulouse. Il a déjà de nombreuses publications à son actif, et est un philosophe reconnu, à défaut d’être connu. En 1923 il a rencontré Bergson, et celui-ci préfacera plusieurs de ses ouvrages. Il entretiendra avec lui, mais aussi avec Léon Brunschwig, une importante correspondance. En 1938 il est nommé Maître de conférences à la faculté des lettres de Lille, poste qui le satisfait en raison de sa relative proximité d’avec Paris, où il vient d’emménager au début de 1939 dans un deux-pièces, 1 quai aux fleurs, dont la bibliothèque et le piano sont les pièces essentielles du mobilier. Il explique, dans une interview avoir toujours aimé cette ville de Lille, dont il dit qu’en arrivant à la gare on y sent l’odeur des pommes-frites.

 

Un philosophe dans la vie : la guerre

En septembre 1939, il est mobilisé comme sous-lieutenant à Massy-Palaiseau. Avec son régiment, le 213ème régiment régional, 3ème bataillon, 14ème compagnie, il garde les gazomètres d’Issy les Moulineaux, et quelques autres ouvrages de même importance. Le vingt juin 1940, lors de l’avance allemande il est blessé à hauteur de Mantes la Jolie. Notons bien cette date, qui dit un caractère. Il n’était pas de ceux qui se résignent malgré les propos défaitistes d’un maréchal de France. Il est alors évacué vers l’hôpital militaire de Marmande, où il séjournera deux mois, puis vers Toulouse, où l’université de Lille s’est repliée. C’est là qu’il apprendra sa révocation par le régime de Vichy, à la fois comme juif, et comme étranger, car on l’a privé de sa nationalité française.

Il passera toute la guerre à Toulouse, allant d’adresse en adresse, de cachette en cachette, donnant des cours particuliers dans des établissements privés, corrigeant des copies, pour survivre, et faire vivre sa famille, qu’il a réussi à faire venir, ses parents, sa sœur et son beau-frère Jean Cassou, qui l’ont rejoint.

Notons que les Américains avaient proposé de l'exfiltrer, comme d'autres grandes intelligences, et qu'il avait refusé pour ne pas abandonner les siens.

Vladimir participera à la résistance dans le réseau de Jean-Pierre Vernant, prenant de grands risques. En même temps il continue à vivre, fréquente les cafés où il retrouve ses étudiants, pour leur faire cours, en particulier le café Conti, place du capitole, marche dans la ville, joue, quand il le peut, de la musique, au mépris du danger. Il se cache sous le nom d’André Dumez, de planque en planque. La police française trouvera d’ailleurs, en janvier 1941, des armes dans l’une de ses planques. Jérôme Carcopino, directeur de l’Ecole Normale Supérieure, devenu Secrétaire d’Etat à l’éducation nationale en février 1941, dans le gouvernement Darlan, tentera d’étouffer l’affaire. Dans ces moments difficiles il trouve l’aide de quelques universitaires, des francs-maçons de la région, en particulier Henri Caillavet (6), Monseigneur Bruno de Solages, recteur de l’université catholique qui cherche aussi à l’abriter (et qui, pour sa protection des juifs sera déporté), avec le soutien de monseigneur Saliège, archevêque de Toulouse, le premier qui osera parler contre la déportation des juifs. En 1942 il publie, clandestinement, grâce à d’anciens élèves du lycée du Parc, à Lyon, son ouvrage Du mensonge, publié chez Confluences, maison d’édition courageuse, dont le directeur est René Tavernier, père de Bruno, futur cinéaste. En 1943, avec le MNCR clandestin (Mouvement National contre le Racisme), il publie une brochure contre le racisme, tirée à 5.000 exemplaires. Il travaille aussi à l’une de ses œuvres majeures, le Traité des Vertus, pour toujours faire triompher la vie sur la mort, l’intelligence sur l’obscurantisme, la lumière sur la nuit sans tain de la barbarie.

 

Un philosophe dans la vie : une carrière

A la libération, il deviendra directeur des émissions musicales de Radio-Toulouse - Pyrénées, où, dit-il, la Résistance l’avait déposé, poste qu’il conservera un an, car il est trop indépendant pour accepter certaines compromissions ou injonctions. Il indique qu’il avait envisagé un temps de faire carrière dans ce nouveau métier, mais explique avoir fui devant les chanteuses qui utilisaient tous les moyens pour obtenir des émissions, ce qui obligeait, dit-il, à se fâcher avec beaucoup de monde, et lui était insupportable. Il met cette année toulousaine supplémentaire à profit pour réinstaller son appartement pillé par l’occupant, comme celui de ses parents. Il ne retrouvera rien, et en particulier les autographes de Bergson. Il n’aura pu le revoir avant sa mort en 1941 ; pas plus que Lucien Brunschwig, mort en solitaire, caché, en 1944. Il dira aussi qu’il n’a pas une photo de ses parents antérieure à 1944. En 1945-1946, il donne des conférences au Maroc, en Tunisie, en Algérie. A cette occasion il rencontre Lucienne, qu’il épousera en 1947 à Alger, laquelle lui survivra jusqu’en 2007.

 

Il fera admettre ses parents à la Vallée aux loups, à Chatenay-Malabry, ancienne demeure de Châteaubriand, devenue maison de santé du Docteur Le Savoureux, médecin-aliéniste, qui y avait reconstitué un salon littéraire, puis maison de retraite, jusqu’en 1967 – Léautaud y finit ses jours - et qui avait abrité aussi des réfugiés durant la deuxième guerre mondiale. Ses parents furent donc enterrés au cimetière de Chatenay-Malabry, et c’est la raison pour laquelle lui-même, ainsi que son épouse, y ont leur sépulture : nouveau cimetière, division 3, allée E.

En 1951 il est nommé titulaire de la chaire de philosophie morale à la Sorbonne, où il prend son poste en 1952. Sa fille : Sophie, qui deviendra aussi professeur de philosophie, naît en 1953. La vie a triomphé de la mort. Mais sa vie a changé. Jamais plus il ne lira les philosophes allemands, ne jouera et n’écoutera de musique allemande. Il se tournera vers d’autres sources, ce qui contribuera à donner à sa philosophie cette tonalité si originale, les philosophes russes naturellement, Chestov, Berdiaev, les espagnols, dont Miguel de Unamuno, mais aussi Plotin, Maître Eckart, Saint François de Sales, Fénelon, ou encore Bourdaloue, ce jésuite oublié, lui aussi né à Bourges, dont la renommée de prédicateur allait un temps éclipser celle de Bossuet.

En 1953, il quittera son deux-pièces pour un quatre pièces, toujours 1, quai aux fleurs, où il reçoit volontiers ses étudiants, d’autant plus qu’il ne dispose pas de bureau à la Sorbonne. Bientôt il y aura deux pianos dans l’appartement, un pour lui, et un pour Sophie. Il apprendra à conduire, ce qui lui paraîtra plus difficile et risqué que la résistance.

Il prend sa retraite en 1975, mais conserve un séminaire de doctorat. Il quitte définitivement la Sorbonne en 1979. Il y aura vécu deux événements majeurs : Mai 1968, où il sera le seul mandarin à pouvoir continuer ses cours, très proche des étudiants, jouant parfois sur un piano qui a été installé dans la cour, et en 1975, où il prend la défense (avec Jacques Derrida) de l’enseignement de la philosophie au lycée.

En novembre 1981, il est accueilli à Bourges pour quelques jours. Il y rencontre les lycéens des classes terminales et les élèves du conservatoire de musique dans deux rencontres inoubliables. J'aurai la grande joie de le recevoir à dîner chez moi à cette occasion.

En 1984, il a le projet d’écrire un livre sur le temps. Ces quelques lignes, tracées comme toujours à l’encre bleue, 10 à 12 lignes, sont les dernières qu’il écrit. Il est frappé d’une attaque cérébrale qui l’enfoncera dans la nuit, le dépouillant de sa mémoire et de son intelligence. Il meurt le 6 juin 1985, 1, quai aux fleurs, par un après-midi d’orage. Un juste venait de disparaître, mais dont la petite musique de l’exigence morale continuerait sans discontinuer, comme signe de l’avoir été, que rien, pas même la mort, ne peut faire qu’il n’ait pas existé, et qui rend celui qui fut, infiniment précieux, comme un fragment d’éternité.

 

Des livres comme des pièces musicales

Professeur, accoucheur d’esprit, Vladimir Jankélévitch le fut pleinement. Là était sa vocation. Et les étudiants ne s’y sont pas trompés, en particulier en Mai 1968. Il se lançait sans filet, avec pour seules notes, toujours écrites avec cette même encre bleue qu’il utilisa toujours, quelques lignes, quelques mots sur un minuscule morceau de papier, et il improvisait, cherchant à attraper l’idée au vol, tentant de la saisir dans le filet des mots, qu’il prononçait de cette parole rapide, inimitable, saccadée, avec ce rythme syncopé, si proche de la musique. Et dans ce festival de culture et d’intelligence pouvait à l’improviste apparaître soudain un questionnement marqué par l’humour et la fantaisie, comme ce cours où il s’interrogea tout à coup sur la vitesse de Dieu en plein vol.

Ses livres sont comme des pièces musicales. Le style, infiniment poétique, musical, cherche progressivement à amener au plus près de l’infinitésimal de la vérité, et peut être faut-il, pour apprécier vraiment ses œuvres les lire à haute voix, les entendre, et ainsi seront-elles plus accessibles. Ratimir Pavlovic, poète et critique d’art, écrit de lui qu’il est « un philosophe qui était capable d’aller jusqu’à tremper sa plume dans le feu astral pour dire la vérité. C’est pourquoi ses pensées sont chargées de tant d’étincelles d’immortalité, comme autant de somptueuses victoires sur le néant ». Il a écrit aussi bien sur la musique que sur la philosophie de nombreux ouvrages, dont des œuvres majeures : Bergson, le traité des vertus, philosophie première, la mauvaise conscience, la mort, le pardon, le je ne sais quoi et le presque rien, le paradoxe de la morale, la musiques et les heures, la musique et l’ineffable, etc.…

On l’a peu lu, mais on le découvre aujourd’hui, comme un penseur de premier plan. On découvre aussi la rigueur et l’austérité d’une pensée derrière une virtuosité d’écriture, un style qui cherche à accrocher l’idée, inlassablement à dépasser les mots, forcément limités, organes-obstacles, toujours moins nombreux, plus imprécis que l’exprimable, incapable de traduire une pensée, qu’ils ne peuvent que suggérer, par allusion, mots qui ne diront jamais qu’à mi-voix, l’essentiel étant la recherche de l’invisible, vers l’impénétrable de l’être. « Cherchez et vous trouverez » (7) écrit-il. Il écrit encore « il est un temps pour chaque âge, une loi d’opportunité qui est au principe même de l’initiation. La première fois par exemple on racontera une histoire, plus tard on dévoilera le sens ésotérique de l’allégorie ; à chaque âge sa version ». Et il ajoute que l’important c’est « aimanter l’esprit vers cela seul qui importe, vers un premier matin du monde » (8). Il écrira dans le Traité des vertus que c’est de son propre sortilège qu’il faut délivrer le paralytique, pour lui permettre de retrouver son innocence, la fraîcheur ; en bref la parole perdue.

 

Un philosophe du microscopique

Vladimir Jankélévitch est un penseur solitaire, qui a bâti une œuvre considérable loin des modes et des systèmes, qui a ciselé au scalpel, pour en dégager l’essentiel, des notions aussi fugitives, fugaces, inaccessibles que « l’ineffable », le « presque-rien », le « je ne sais quoi », composant une petite musique de l’imperceptible instant, à peine audible, à peine vécu, presque sans importance, mais qui contient l’essentiel, cette capacité qu’à l’homme d’assumer sa liberté, d’être et d’exister, de faire qu’il peut être différent de la bête, qu’il est toujours un être unique et singulier, capable souvent du pire, et parfois du meilleur. L’œuvre de Jankélévitch est une harmonique, construite comme une œuvre musicale, étant à la pensée ce que Satie, de Falla ou Debussy, sont à la musique, une forme d’air de rien, d’aisance, de facilité, de circularité, qui cherche à piéger l’idée au vertige du mot. Dans ces conditions l’exercice philosophique est pour lui une tentative pour atteindre l’insaisissable, ce qui n’est que « presque », qui n’est pas là quand on croit l’avoir, qui n’est plus là quand on l’a, toujours attendu, jamais satisfaisant, toujours en devenir, et qui n’est qu’à peine et peut être à condition d’être disponible et d’accepter la mise en danger de soi qu’est toujours peu ou prou la recherche de la connaissance. Toujours il aura cherché à mettre en lumière ces instants uniques qui ne se renouvelleront pas, et où tout peut être changé, gagné ou perdu, ces premières-dernières fois qu’il m’appartient de saisir et de passionner : « Chaque fois est une pointe aiguë, unique dans toute l’éternité, et par conséquent incomparable, inimitable, inestimable ; plus que rarissime, précieuse infiniment ; la valeur de l’unique est à proprement parler inévaluable ; tel est le fait d’avoir été, d’avoir vécu, d’avoir aimé » (9). Il a voulu, contre les lourds systèmes, les déterminations aliénantes, mettre en valeur l’inspiration, l’intuition décisive, l’occasion créatrice. Sa morale est donc celle de l’absolue liberté opposée au confort douillet des prêts à penser, car elle fait de l’individu un sujet de quête, jamais satisfait, et qui, dans le vertige du doute, construit sa vérité, met en mouvement son dépassement, affirme son autonomie. La morale que nous livre Vladimir Jankélévitch n’est donc pas constituée de recettes et de règles mais d’un élan imperceptible qui pousse à refuser l’inacceptable et l’injustice pour aller vers la vie, l’amour, la fraternité.

Il aura ainsi choisi de travailler toujours dans l’entre-deux, la crête, le confins, la frontière, avec des concepts, un style, une langue, lui permettant de saisir et de respecter la nuance, si minime et si infime soit-elle. Dans un moment où triomphaient les théories générales bardées de concepts en « isme », les systèmes définitifs et universels, les idéologies rassurantes et toutes-puissantes qui aboutirent finalement à des monstruosités ou à des échecs, la philosophie, qu’on pourrait qualifier de microscopique, de Vladimir Jankélévitch, chercha toujours à saisir le devenir, le moment fugace, imperceptible, du choix qui engage la personne dans un cheminement parfois imprévu, en dehors de tout repère préalable, choix infiniment plus révélateur de la vérité de l’individu que tout ce qu’il pense, dit, croit, pense être, l’individu étant d’abord dans ce qu’il fait, presque sans le vouloir, et même sans le percevoir initialement, ce qui peut le surprendre lui-même. La vérité d’un individu réside donc plus dans d’impalpables instants, mineurs, imperceptibles, modestes, fugaces, que dans des affirmations ou des serments solennels, qui ne sont que des apparences trompeuses.

 

Orient philosophique et acte moral

Pour lui le travail du philosophe, c’est de devenir la pierre philosophale de l’esprit, recherche de la vérité par approfondissement de soi-même, et élimination des faux-problèmes : « Nous autres philosophes, nous ressemblons un peu aux alchimistes qui décomposent les métaux pour isoler l’essence des choses ; cette alchimie décèle pourtant les faux alliages, les synthèses de mauvais aloi ; elle aide notre conscience à fermer ses blessures ; elle nous montre le moi dans la nature, et la nature dans le moi ; elle cherche enfin la pierre philosophale de l’esprit, par laquelle nos viles abstractions deviendront l’or pur de la totalité » (10). Il ajoute « au-delà de la lumière méridienne et plus loin que le proche levant, il y a une contrée baroque, exubérante et monstrueuse, une terre des parfums qui est à l’est de tout ce qui est et qu’on pourrait appeler l’Orient absolu ».

Cet Orient, il le suggère comme une autre connaissance, qui ne s’appréhende que sur le mode d’un engagement, d’une implication totale de soi dans l’acte de connaître, à travers une intuition créatrice, qui considère les individus et les objets dans leur totalité, comme une attitude de quête, un voyage vers l’absolu, qui nous oblige à dépasser nos cadres habituels, y compris ceux de la connaissance, de nos modes habituels de pensée, à transcender notre propre intériorité, notre rapport aux choses, à nous transformer, et par là-même à transformer les choses elles-mêmes. On ne peut donc accéder au réel dans sa globalité qu’en agissant sur soi-même, en se mettant dans un état d’esprit qui est celui d’une quête incessante, non pas de quelque chose, mais en soi-même, de façon à saisir le mystère, l’apparition-disparaissante, l’essentiel qui s’exprime à la manière d’une lumière clignotante, intermittente, qu’il faut découvrir, apercevoir, et qui n’est autre que l’absolue liberté de l’homme, qui lui permet d’exercer le bien comme le mal, en pleine conscience, en pleine lucidité, en pleine liberté, liberté radicale du choisir, qui exprime pleinement le destin de l’homme, ce qui en fait un être de devoir, une créature morale.

L’acte moral n’est pas l’application de tel ou tel précepte, de règles, mais c’est une attitude qui met en cause la personne dans son intégralité comme dans son intégrité, attitude qui rend disponible à l’autre, au monde, qui fait sortir de soi-même pour considérer les richesses environnantes. Il écrit ainsi : « c’est d’abord la voie elle-même qui importe, la voie et ensemble le voyage, et non telle ou telle destination ; et c’est ensuite en cours de voyage la mue soudaine, parce que l’œil s’est fait solaire pour voir la lumière » (11). Il faut se transformer pour lire l’intelligible au-delà du sensible, pour aller vers la connaissance ultime. Et ceci passe par l’engagement, qui restitue la vérité de l’être et du faire. C’est de manière existentielle que le sujet s’approfondit, parce qu’on ne devient soi-même qu’en se cherchant. Le devenir n’est pas une manière d’être, c’est l’être lui-même. On ne peut devenir que ce qu’on est. Il n’y a pourtant jamais de déterminisme, mais une liberté donnée à chacun d’assumer son être, de se déployer entre l’intervalle et l’instant, le commencement et la continuation, le quid qui est l’habitude, mais aussi le quod qui est la rupture, l’improbable avéré, parce que recherché, l’étincelle devenue lumière à force d’avoir voulu la provoquer, réhabilitant la circonstance, et la conscience de celui qui la saisit pour agir d’une manière morale, parce qu’à travers un don de soi, une osmose de soi et de l’événement, et non d’une manière conforme à la morale. Il restitue la spontanéité du « se faisant », la liberté de chaque destinée qui s’incarne dans l’acte, qui transcende de multiples instants, des « presque rien » dans lesquels s’incarne l’essentiel, qu’on ne peut capter qu’à travers un souffle, une saisie pneumatique, intuitive, ésotérique.

 

Une éthique énergétique

Vladimir Jankélévitch nous propose donc une éthique énergétique et non une éthique normative, une morale qui n’est pas un diktat, mais un don de soi vers l’autre, tendu par la vertu capitale de l’amour. La recherche de la vérité doit être la vivante inspiration d’une existence, dans laquelle la connaissance est réconciliée avec le sensible, car dit-il « la vérité est vécue en même temps que la vie, car le savoir devient vivant lorsqu’il est ému par la vérité et non lorsqu’il se contente de la connaître » (12). Ainsi l’homme se rassemble dans l’instant, occasion à saisir, infinitésimale, presque rien indéfinissable, « je ne sais quoi » dans lequel il entrevoit son intériorité, son intégrité, sa trajectoire, sa responsabilité, grâce à cette conversion intuitive qui renoue en soi avec les forces de l’amour, de l’innocence, du printemps, de la vie, dans un centre de l’union mystique où s’éprouve le vertige d’une liberté totale et absolue. L’homme accompli est à la fois expérience, raison, intuition, c'est-à-dire en utilisant les mots du philosophe, empirique, métempirique, métalogique. Il n’existe donc pas de connaissance en soi, mais une connaissance forcément dirigée, orientée, par l’intentionnalité, par la volonté de vouloir, par une tension et une disponibilité qui rend sensible, réceptif à l’événement, ce presque rien qui ne prend son sens qu’à travers la démarche initiatique de construction du sens. L’homme vivant n’existe pas s’il n’existe pas pour les autres, il n’est vivant que s’il se laisse interpeller par l’autre, et le monde, en perpétuel dépouillement de son être pour s’agréger à cette dimension plus universelle, qui en retour saura le constituer et délimiter sa singularité. Cette transcendance de l’un et du multiple, cette dialectique, ce chiasme du soi-même et du tout autre est une création poétique constante, un acte de foi, qui suppose de croire en l’autre. L’homme est perpétuellement naissance, renaissance, toujours nouveau, toujours renouvelé, semblable et toujours différent, comme une mélodie qui module toujours différemment un thème identique, par conséquent toujours apprenti, toujours sujet de quête, quête d’une vérité dont il n’est même pas certain qu’il la connaîtra dans la mort, car ce moment ultime pourra n’être pour lui dans l’instant qu’un organe-obstacle, une apparition-disparaissante, une première-dernière fois, une « pensée à propos » pour les autres, un « presque rien » pour soi, fulgurance basculée dans le néant, par conséquent indicible, parole cherchée, toujours perdue, juste approchée.

L’homme, quoi qu’il fasse, quoiqu’il veuille, est condamné à mourir. Mais la magie, le mystère de l’amour, peuvent l’amener à retrouver l’étonnement de l’enfance, le merveilleux de la naissance, l’interpellation de la vie, tel un phénix toujours renaissant de ses cendres pour retrouver son destin, l’incorporer à celui de l’humanité. Il en est de même de toutes nos petites morts. La mort en effet n’est pas que l’ombre portée du dernier soupir, mais tout ce qui au sein même de l’existence devient opaque et ténébreux. La philosophie doit toujours briser cette croûte, ces raisons secondes, factices, partielles, partiales, parcellaires, pour retrouver le regard qui ouvre à l’inouï, à la lumière, à la joie, regard qui renouvelle et refonde, sans rien oublier, sans rien manquer, sans rien trahir, sans rien obscurcir, pour permettre à chacun de reconquérir sa propre divinité, construire enfin, peu à peu, sa vérité première, essentielle, cristalline, son temple intérieur. Une démarche de vérité, une ascèse vers la pureté, un feu intérieur, ardent, lutte contre l’indifférence et l’inertie.

Celui qui s’engage dans cette démarche accomplit le cycle immémorial du temps : de l’enfant vers l’homme, de l’homme qui revient toujours à l’innocence et à l’émerveillement de l’enfance, finalement joyeux malgré l’aridité du parcours, malgré les drames, les désespoirs, les malheurs, malgré Auschwitz, l’innommable et l’impensable.

 

Philosophe ou musicien ? La trace éternelle du fugace.

Au total la philosophie de Vladimir Jankélévich, est une philosophie de l’instant à saisir pleinement, à faire vivre, à habiter. C’est pourquoi on peut comprendre l’interdépendance qu’eurent toujours chez lui ces deux pôles majeurs de son existence : la philosophie et la musique, qui toutes deux, n’ont pas un caractère d’immédiate utilité, qui ne sont pas faites pour servir à un usage par avance déterminé, et qui toutes deux permettent un vagabondage re-créateur, ce qui est l’essence même de la pensée en acte.

Cette double face qu’il présenta toujours, et qui contribua à ce qu’il se situât toujours en dehors de tous les systèmes, l’a sans doute desservi, à la fois vis-à-vis de la communauté intellectuelle, mais aussi vis-à-vis du grand public. En effet pour les philosophes comme pour les musiciens il pouvait apparaître dilettante, et les philosophes en faisaient un musicologue, et à la rigueur un musicien, tandis que les musiciens en faisaient un philosophe, et peut-être un musicologue.

Par ailleurs sa pensée traitant de thèmes souvent intemporels, alors même que la réflexion sur le temps y est centrale, avec un style déroutant, au service d’une pensée au fond très ascétique, est d’un accès difficile, derrière une apparence marquée par un charme immédiat, presqu’enjôleur, comme peut l’être parfois la musique. Mais les ouvrages de musicologie sont encore plus difficiles d’accès pour qui n’a pas une connaissance du solfège. Et on comprend, en les lisant, ce qu’il voulait exprimer en disant qu’il était d’abord un lecteur de musique, un déchiffreur, avant d’être un interprète. Et ce faisant il pouvait être un découvreur d’œuvres inconnus. Comme il pouvait être dédicataire, en particulier d’œuvres de Federico Mompou.

Son intérêt le portait vers la musique française du 19ème siècle, et du 20ème siècle : Fauré, Satie, Debussy, Déodat de Séverac, Ravel, même s’il est moins séduit par la virtuosité ravélienne ; vers la musique espagnole de la même époque : Albeniz, de Falla, Federico Mompou ; vers aussi certains compositeurs russes : Moussorgski, Rimski-Korsakov. On peut considérer que son intérêt pour ces musiques tient à ce qu’elles sont souvent économes d’effets et de moyens, que d’une certaine manière elles pratiquent aussi l’ascèse, et qu’elles évitent tout pathos, tout sentimentalisme, et ce faisant laissent ouverte la rêverie, l’association, sans les préfigurer par quelques artifices instrumentaux. Ces musiciens sont à l’opposé des romantiques, ce romantisme étant pour lui associé très directement à l’Allemagne, romantisme qu’il considère comme sollicitant, manipulant les émotions brutes, sans pensée, sans filtre, sans possibilité d’écart, de jeu, d’hésitation.

C’est pourquoi ses intérêts musicaux et philosophiques pouvaient se conjuguer. Mais plus encore pour lui la musique, comme la philosophie, était un art du faire, et, même s’il était un lecteur de partitions, (la partition étant organe-obstacle, c’est-à-dire ce qui rend possible, ce qui est nécessaire, indispensable, mais jamais suffisant) il considérait que la musique n’avait pas d’existence sans l’instrumentiste, qui, un moment, lui donnait une incarnation, presque semblable, mais toujours avec un « je ne sais quoi » de différent, permettant de distinguer deux interprétations, et d’en faire, à chaque fois un événement nouveau, une première-dernière fois, apparition-disparaissante s’il en est. La musique en effet est évanescente, insaisissable, fugace, impalpable, de l’ordre de l’ineffable, mais qui, par le fait même d’avoir été, est devenu un événement, que rien, jamais, ne pourra annuler, que rien, jamais, ne pourra faire qu’il n’est pas été, qui restera toujours un presque rien, un souffle, un soupir, à peine entendu que déjà disparu, mais possiblement inscrit en mémoire, à la fois durée, étirement d’un temps sans limitation, et événement, temps limité, circonscrit, à jamais passé et disparu, mais survivant dans la mémoire, qui sans cesse le recrée, le réinterprète, le fait vivre. De ce point de vue la musique est lutte contre l’oubli, alors même qu’elle est trace infime, infinitésimale, virtuelle peut-être, mais par là-même en capacité de soutenir ou d’accompagner des vertus, peut-être de les inventer, en tout cas de les faire vivre, et revivre.

 

Ce texte est en partie issu d’une conférence donnée à la librairie « La Plume du Sarthate », 83 avenue de Voguë, 18.000 Bourges, accompagnée de pièces musicales citées dans certaines œuvres de Jankélévitch, et interprétées par Delphine Bordat, agrégée de musique. Nos remerciements vont à Isabelle Migeon – Le Cléac’h, libraire, pour l’autorisation donnée à la publication du texte de cette conférence.

 

NOTES

(1) Il vendit, après cette émission, plus de livres qu’il n’en avait vendu jusqu’alors, tant son charme fut communicatif, et traversa l’écran.

(2) On découvre de nombreux détails biographiques en lisant la correspondance qu’il a adressée, sa vie durant, à son condisciple de l’Ecole Normale Supérieure : Louis Beauduc (arrivé 2ème à l’agrégation quand Vladimir était premier), publiée sous le titre « une vie en toutes lettres », Paris, 1995, Editions Liana Levi, présentation de Françoise Schwab. Entre 1923 et 1980, ce sont 137 lettres adressées par Vladimir Jankélévitch à Louis Beauduc, conservée par celui-ci, et redonnées à la mort de ce dernier par sa famille à Jankélévitch. Vladimir Jankélévitch n’a pas conservé les lettres de Beauduc, mais de toute façon son appartement avait été pillé et vidé par l’occupant nazi entre 1940 et 1944. Cette correspondance est peut-être la façon la plus simple d’entrer dans la pensée de Jankélévitch.

(3) Le père de Vladimir Jankélévitch, Samuel, traduira en français des philosophes (Hegel, Schelling – philosophe qui sera pris pour sujet de thèse par son fils – Benedetto Croce), des psychanalystes (Otto Rank, Freud, dont il sera l’introducteur en France). Il entretiendra une correspondance avec Freud, hélas disparue, envisagera un ouvrage sur la mort, dont les notes serviront ensuite à son fils pour son propre ouvrage sur la question. Mais à l’inverse de son père, Vladimir Jankélévitch ne manifestera jamais d’intérêt pour la psychanalyse, alors même que « le je ne sais quoi ou le presque rien » ce résidu irrationnel de la rationalité, pourrait avoir des similitudes avec l’inconscient. Mais il trouvait que le concept d’inconscient (et notamment celui d’inconscient collectif de Jung, était trop instrumentalisé pour justifier certaines de nos turpitudes, et abolir la conscience de nos responsabilités.

(4) Une vie en toutes lettres

(5) Fondée en 1923 sur une idée de Romain Rolland, elle sera peu ou prou la revue du Comité de Vigilance des Intellectuels antifacistes, et accueillera les grandes plumes de ceux qu’on pourrait nommer « intellectuels de gauche », dont Louis Aragon et Paul Eluard.

(6) 1914-2013, avocat, homme politique, ancien secrétaire d’état dans les gouvernements de René Mayer et Pierre Mendès-France, longtemps sénateur du Lot et Garonne sous l’étiquette radicale-socialiste, un des fondateurs du Mouvement des Radicaux de Gauche ; il fut souvent porteur de propositions de loi visant à mettre le droit en accord avec les évolutions de la société, en particulier un droit à l’euthanasie ; il fut en effet le fondateur de l’Association pour le Droit à Mourir dans la dignité. Ancien élève de Vladimir Jankélévitch, il tirait de son enseignement, disait-il, des arguments en faveur de cette thèse ; qui nous opposait ; mais une même admiration pour Jankélévitch, comme d’autres engagements humanistes et citoyens nous rapprochaient. Je tiens de lui ces informations relatives à cette protection discrète, plus ou moins lointaine, dont on tenta de faire bénéficier Jankélévitch durant ces années terribles.

(7) L’ironie ou la mauvaise conscience

(8) Fauré ou l’inexprimable

(9) Quelque part dans l’Inachevé, (Entretiens réalisés avec Béatrice Berlowitz)

(10) L’odyssée de la conscience dans la deuxième philosophie de Schelling

(11) Philosophie première, introduction à la philosophie du presque

(12) Le paradoxe de la morale