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« Retrouver la parole en territoire numérique : des pistes éducatives »

Par Gaëlle WIENHOLD

Gaëlle Wienhold est professeure agrégée de philosophie, conférencière, et enseigne à Romans-sur-Isère. Elle est membre du groupe de réflexion éthique des hôpitaux Drôme-Nord. Ses recherches actuelles portent sur les formes de claustration chez les jeunes. 

 

Article référencé comme suit :

Wienhold, G. (2026) « Retrouver la parole en territoire numérique : des pistes éducatives » in Ethique. La vie en question, janvier 2026.

NB : Le texte est accessible en version PDF au bas du document.

 

 

Scène ordinaire dans les couloirs d’un lycée. Un groupe d’élèves discute avec animation. On entend des rires et des exclamations joyeuses. Si l’on s’en tient à ce que l’on entend, rien ne semble avoir changé par rapport à nos propres années de lycée. Mais quand on regarde les élèves de plus près, on se rend compte qu’ils ne se parlent pas directement les uns aux autres. Ils ne se regardent pas. Ce qui monopolise leur attention est un objet rectangulaire greffé à leur main, qui donne à son heureux propriétaire le sentiment que le monde entier est atteignable. La lumière qui éclaire son visage vient de l’écran qui délivre un flot d’images en continu.

De quoi parlent nos élèves, s’ils ne se parlent pas ? La plupart du temps ils commentent et se « partagent » ces mêmes images. Finalement, que leurs camarades soient physiquement présents ou non, importe peu. Quand j’arrive dans le couloir, c’est comme une haie d’honneur d’élèves, nuques baissées qui s’écartent machinalement. Je me demande si une notification ne serait pas plus efficace que la sonnerie.

Comment pouvons-nous rivaliser, nous, enseignants, avec les smartphones ? La nouveauté par rapport à la télévision de notre jeunesse, déjà accusée de crétinisation, c’est que le smartphone n’est pas seulement une source de divertissement. Il lutte avec nous sur notre propre terrain puisque tout le savoir du monde est à portée de clics. N’importe qui peut s’improviser professeur, caché tranquillement derrière son écran.

Mais nous n’avons pas dit notre dernier mot. Ne nous y trompons pas : nos élèves ont plus que jamais besoin de nous. « Dans l’univers de l’appli, c’est comme dans l’espace. Personne ne vous entend crier » (1). C’est aussi parce que nos élèves se sentent infiniment seuls, livrés à eux-mêmes, qu’ils utilisent leur téléphone pour étancher leur soif de contacts. Plus ils se connectent, plus ils s’absentent d’eux-mêmes, désertent le monde et ne se rencontrent plus, repliés dans une anesthésie émotionnelle proche de ce que David Le Breton appelle la blancheur (2). L’enfer, ce n’est pas les autres : ils ont disparu. C’est le fait de se sentir seul, chacun dans son enfer. Les notifications ne leur laissent aucun répit, elles s’invitent toujours et partout : il n’y a plus d’abri nulle part. On pouvait éteindre la télévision mais les jeunes n’éteignent jamais leur smartphone, de peur de manquer quelque chose. Celui qui est harcelé le ressentira jusque dans son propre lit.

Avec quelles armes pouvons-nous nous battre ? La crise du recrutement des enseignants, le développement de l’intelligence artificielle, nous contraignent à nous réinterroger sur la finalité de notre métier : à quoi ça sert, un professeur ? N’est-il pas voué à disparaître, à être remplacé par des dispositifs qui ne seront jamais absents, jamais en grève ?

Non seulement nous pouvons résister, mais c’est notre devoir d’enseignant.

La finalité de tout professeur est de rendre le monde audible, en permettant à l’élève de construire son autonomie, d’oser faire entendre sa propre parole et d’être attentif à ce que le monde lui répond. « Dans le processus éducatif, le professeur est là pour faire entendre la musique du monde à ses élèves » (3). « Eduquer » signifie étymologiquement « conduire hors de soi », « élever ».

Or pour cela nous avons depuis toujours, comme Socrate, un moyen irrésistible, dont les professeurs aujourd’hui ont tendance à sous-estimer les pouvoirs. Il s’agit de notre parole, incarnée dans notre présence charnelle. Parce que nous parlons, parce que nous disposons du logos et pas seulement d’une phonè, nous sommes des animaux politiques. Nous nous devons d’être les uns pour les autres des femmes et des hommes de parole, c’est-à-dire des êtres qui tiennent leurs engagements et sur qui on peut compter. La « résonance », concept d’Hartmut Rosa, est une résistance.

Nous commencerons par établir un diagnostic de ce qui se passe aujourd’hui au lycée. Puis nous envisagerons la résonance comme un remède, avant de l’illustrer par trois expériences pédagogiques qui incitent les élèves à s’engager dans leur parole.

 

Diagnostic : ce qui coupe notre parole

L’impact de la crise sanitaire et la tentation du repli sur soi

La crise sanitaire a accentué très fortement notre dépendance aux écrans. On s’étonne aujourd’hui de ce que les jeunes « ne veulent plus travailler », « sont paresseux » et « ne veulent plus de contraintes horaires ». On oublie que la crise sanitaire a développé le télétravail et que nombre d’entre eux sont dans l’illusion que l’on peut travailler entièrement de chez soi, sans contraintes et à son rythme.

Le confinement a été une période bénie pour nombre d’entreprises, qui ont su faire croire, en bons publicitaires, que de nouvelles technologies toujours plus performantes nous permettraient de conserver un lien avec nos proches. Les jeunes ont été particulièrement vulnérables à ce monde « sans contact », si bien qu’autrui et le monde extérieur sont devenus dangereux à leurs yeux. Le périmètre qu’un enfant est autorisé à parcourir seul se réduit de plus en plus. « Une recherche souvent citée du médecin William Bird (2007) rappelle qu’en quelques décennies la distance parcourue par les enfants autour de leur domicile est passée en moyenne de 9 kilomètres à 300 mètres » (4).

Il est donc à craindre que de plus en plus d’élèves ne deviennent des hikikomori. « Ce terme japonais provient de deux mots : komoru (faire retraite), hiki (êtreenfermé), avec semble-t-il l’aspect dynamique d’être repoussé par l’extérieur vers l’intérieur » (5).Ce n’est ni une pathologie psychique, ni un syndrome lié à la culture : c’est une conduite qui est l’objet de recherches interdisciplinaires permettant d’avoir une approche systémique du trouble. Le hikikomori ne sort plus de sa chambre. Il désinvestit son propre corps au profit d’un avatar virtuel, et il s’invisibilise derrière un écran et une porte close. Le phénomène s’étend désormais hors de la société japonaise, de nombreux cas existent en Francebien qu’il soit malaisé de donner un chiffre exact étant donné la complexité de ce type de claustration et la méconnaissance du terme (6). La conduite hikikomori est pour nous un signal d’alerte, car elle montre que la crise d’adolescence tend à s’internaliser. Au lieu de se révolter bruyamment contre le monde, l’adolescent se replie et se recroqueville sur lui-même.

La réforme du lycée et les nouveaux usages numériques

 L’efficacité et la performance ont été les maîtres mots de la réforme du lycée voulue par Jean-Michel Blanquer. Celle-ci a consisté à supprimer les anciennes séries du baccalauréat pour permettre aux élèves de choisir un parcours à la carte, dans un menu de douze spécialités. Cette réforme a eu des effets délétères sur notre accompagnement des élèves.

Il est étrange qu’une réforme qui a tant insisté sur « le Grand oral », qui l’a présenté comme une innovation pédagogique majeure, ait eu pour conséquence principale qu’on ne se parle plus. Le Grand oral est beaucoup plus une épreuve de rhétorique, comme le montrent ses critères de notation, que l’occasion pour l’élève de s’engager dans sa parole. La forme compte plus que le contenu, ce qui rend l’épreuve socialement discriminante.

Au lieu de se parler, on se transmet des informations. Surtout, il n’y a plus de classes à proprement parler, puisque les élèves se répartissent dans leurs spécialités. Le conseil de classe n’en est plus un, dans la mesure où il est impossible de réunir dans la même pièce tous les collègues qui interviennent dans une classe, soit une quarantaine de personnes, pour parler des élèves que l’on a en commun. Le logiciel Pronote est un bon exemple d’outil censé nous rendre plus performants, et qui, dans son usage, coupe la parole puisque tout dialogue est remplacé par un flux d’informations en continu : DS, cahier de textes, notes, absences des élèves etc. Certains parents, qui auraient été courtois en face à face, perdent toute retenue en nous écrivant. Plus personne ne sait attendre. Tout prend une couleur de buzz permanent.

Le cours de philosophie pris dans la société de l’accélération

L’éducation est prise dans la société de l’accélération, décrite par Hartmut Rosa comme une société capitaliste qui ne peut se stabiliser que de façon dynamique, c’est-à-dire qui est forcée d’innover non pour progresser mais pour se maintenir. Les individus sont pris dans une compétition permanente. Le temps économisé par les nouvelles technologies « part à la poubelle » puisque « la capacité créative de la société pour trouver des réponses vraiment innovatrices à des conditions changeantes pourrait bien nécessiter une quantité considérable de ressources temporelles « libres » ou abondantes » (7). Précisément, en philosophie, on a besoin de prendre son temps.

En arrivant en terminale, les élèves ont la plupart du temps de grandes attentes quant au cours de philosophie. Ils sont impatients et curieux. C’est une nouvelle matière, qui intrigue tout autant qu’elle fait peur. L’élève est avide de penser par lui-même et d’être reconnu dans sa singularité.

Or cet apprentissage patient est perturbé par l’idée que l’on pourrait penser plus vite. C’est peut-être dans le cours de philosophie que se révèle le mieux la contradiction entre la temporalité propre de la pensée et l’hypertemps dans lequel nous vivons (8), à savoir un temps omniprésent, vécu sur le mode de l’horaire et non du rythme propre à chaque tâche. Les demandes de tiers-temps sont, de ce fait, en augmentation. Symétriquement, il n’y a jamais eu autant d’enfants dits à haut potentiel, c’est-à-dire des élèves dont on nous dit qu’ils sont en avance, qu’ils devraient aller plus vite. Autant dire que les élèves, dans un sens ou dans l’autre, errent souvent dans des temps qui ne sont pas les leurs, et ne disposent pas du seul qui leur appartient, pour reprendre l’expression de Pascal.

Enfin, l’accent mis de plus en plus tôt sur le parcours d’orientation est un bon exemple d’accélération qui entraîne finalement « une forme très solide de sclérose et de blocage » (9). Les choix multiples demandés à l’élève, l’abondance d’options possibles qui enlèvent du temps aux apprentissages fondamentaux, et le baccalauréat donné à tous, produisent un embouteillage monstre dans l’enseignement supérieur. Car il ne suffit pas d’avoir le choix pour savoir choisir, et nombre d’élèves se retrouvent dans des formations qui ne leur correspondent absolument pas. C’est comme si l’éducation nationale se désengageait de sa responsabilité éducative pour devenir un système à la carte, dans lequel le bien-être et le plaisir à court terme de l’élève et la satisfaction des parents sont souverains. Si bien qu’à chaque note, l’élève a l’impression de jouer sa vie, il a l’impression que tout est important, que tout compte dans son dossier scolaire. Même ses activités extra-scolaires ne le sont plus, dans la mesure où elles sont susceptibles « d’être un plus » sur son dossier. Le vocabulaire de l’évaluation, des compétences, des performances finit par grignoter la vie entière de l’élève, qui devient incapable de se lancer dans une activité pour le plaisir : tout doit être rentable.

Puisque l’élève est sommé de performer, il est logique qu’il cherche des outils performants. La baisse de niveau des élèves est parfaitement orchestrée. On déplore souvent leur incapacité à se plonger dans un « vrai » livre, leur inculture, leur crédulité, leur manque de curiosité, et surtout leur paresse qui les conduit à demander à une IA de faire le travail à leur place. Mais ce qu’il faut déplorer est un manque de courage politique de nos dirigeants pour protéger l’enfance et l’adolescence de la séduction des smartphones. Ceux-ci sont interdits au collège, mais pas au lycée. On feint de découvrir seulement maintenant les ravages de certains réseaux et de Chat GPT, alors que toutes ces innovations technologiques sont faites pour que l’élève devienne peu à peu un consommateur servile, et que la notion de triche ou de plagiat disparaisse, dans une confusion entre « s’aider de » et « demander à l’outil de tout faire à ma place ». Nos jeunes perdent toute confiance en eux car ils sont pris dans une succession d’injonctions paradoxales : Sois autonome (mais on te surveille) ; Approfondis ton travail ( mais va plus vite) ; L’avenir est entre tes mains ( mais nous ne faisons rien pour te protéger) ; Sois toi-même ( mais conforme-toi à ce que nous attendons de toi).

A cela s’ajoutent des discours afuturalgiques (10) qui le désespèrent en le persuadant que toute action est vaine puisqu’il sera privé de futur du fait de la dévastation de la planète. Or, ce ne sont pas ses épaules qu’il faut charger mais sa pensée qu’il faut lester.

 

Remède : restaurer la résonance avec le monde

La voix, le corps, l’attention

Il faudrait commencer par redonner confiance et désir d’enseigner aux professeurs. Et leur parole serait mieux écoutée s’ils apprenaient à utiliser leur voix car elle est leur instrument. La voix ne se contente pas de transmettre un contenu, comme le ferait n’importe quelle voix artificielle. On pense dans et avec son corps car « la parole, chez celui qui parle, ne traduit pas une pensée déjà faite mais l’accomplit » (11). Elle est incarnée et adressée, ce qui en fait une corde de résonance qui guide, encourage et soutient l’élève.

Une parole vibrante rend les élèves attentifs, car l’ouïe est le sens relationnel par excellence : elle est une forme de tact. « La parole orale et plus encore écrite a un pouvoir de peau » (12). L’enfant (étymologiquement celui qui ne parle pas) apprend à parler en étant plongé dans un bain de paroles. Pendant un cours, l’élève est touché par les paroles de ses camarades, de son professeur : elles vibrent en lui, si bien qu’il se sent à nouveau ancré dans un ici et maintenant.

La résonance, remède à l’accélération

« Ça ne me parle pas », « ça ne me dit rien ». Voilà des phrases que l’on entend régulièrement dans la bouche des élèves à propos de ce qu’on leur enseigne. Au contraire, leur smartphone gomme toutes les aspérités du monde et semble répondre à leurs moindres désirs. « Le sentiment de délivrance du corps et d’aisance de mouvement né de l’expérience de réalité virtuelle a souvent été comparé à celui d’une drogue euphorisante » (13). 

Le cours de philosophie apprend précisément à l’élève à utiliser sa raison pour comprendre le monde et développer son esprit critique. Hartmut Rosa montre que le raisonnement sur le monde ne suffit pas : il nous faut aussi entrer en résonance avec lui. Il s’interroge sur les raisons profondes qui rendent le monde muet. Le rapport que nous avons au monde est aliéné. « L’aliénation peut être définie comme une relation sans relation (…) On « a » une famille, un travail, une vie associative, une religion etc. mais ils « ne nous disent plus rien » (14). L’aliénation vient d’un modèle social qui cherche sans cesse à s’approprier le monde en le transformant en ressource. Mais il ne suffit pas d’avoir autour de soi une profusion de nourritures délicieuses : il faut avoir de l’appétit.

Le contraire de l’aliénation est la résonance : « La résonance est une forme de relation au monde associant af¬fection et é®motion, intérêt propre et sentiment d’efficacité personnelle, dans laquelle le sujet et le monde se touchent et se transforment mutuellement » (15). La résonance n’est pas une relation d’écho, mais une relation de réponse ; elle présuppose que les deux côtés parlent de leur propre voix. Elle implique un élément d’indisponibilité fondamentale car elle n’est pas un état émotionnel mais un mode de relation.

Il ne suffit pas de « vibrer » pour être en résonance car une telle vibration pourrait être émotionnelle, narcissique ou répulsive. En ce sens, elle se distingue de l’écho, qui ne renvoie qu’à soi et qui nous conforte dans ce que nous pensons. Le monde nous paraît muet quand nous confondons ce qui est atteignable et ce qui est disponible. Ce n’est pas parce que je peux atteindre autrui à tout moment par un texto qu’il est disponible, c’est-à-dire qu’il est à ma disposition. Il est libre. Il peut même disparaître. Il faut également prendre acte de l’indisponibilité du monde pour qu’il nous réponde enfin. Le concept de résonance est articulé à une réflexion sur le désir, au sens où je ne contrôle ni ce que je désire, ni mon propre désir. Les addictions, notamment celle aux smartphones, naissent quand l’individu, pour échapper à son désir, jette son dévolu sur un produit, un objet, ou un sujet qu’il réduit à un objet, qu’il a l’impression de parfaitement contrôler, sur lequel il pourra toujours compter. On comprend dès lors mieux qu’un jeune puisse dire qu’il considère son smartphone comme son meilleur ami et qu’il ne puisse imaginer s’en séparer. C’est un moyen pour lui d’éviter de se confronter à ses désirs. Autrui et le désir sont des notions qui ont malheureusement disparu du programme de philosophie en vigueur.

La résonance est ainsi un remède à l’accélération parce qu’elle restaure un rapport qualitatif avec le monde. Rosa distingue la résonance et la compétence, sans pour autant condamner celle-ci. Une compétence est une appropriation, tandis que la résonance suppose une « emmétamorphose du monde » : je m’y transforme moi-même. Nous pouvons ainsi repenser la fonction de l’école et du professeur, à savoir de « cultiver la relation entre sujet et le monde de façon positive, de sorte à faire parler la matière du monde en question (la matière scolaire) à l’enfant ou à l’apprenant. La réussite de la relation entre le sujet et le monde est le critère déterminant d’une éducation réussie » (16).

Si l’éducation ne consiste pas à remplir un vase, mais à allumer un feu, le professeur doit être lui-même une flamme qui donne aux élèves le désir de s’investir dans le monde. Pour Rosa, la seule question fondamentale, susceptible d’électriser élèves et chercheurs, est celle de la vie bonne et de ce qui lui fait défaut aujourd’hui. Quelles pratiques pédagogiques peut-on alors favoriser ?

 

Ethique : s’engager dans sa parole

Se parler à soi-même : le journal sensible du lecteur

« Se parler » ne signifie pas seulement parler aux autres. Tout être humain a besoin de se parler à lui-même pour construire son identité. Le journal intime est une façon de restaurer le soi en se racontant. Cependant les jeunes préfèrent la plupart du temps se déverser sur les réseaux ou se confier à un chatbot. Le fait de considérer Chat GPT comme un ami, un amant ou un psychologue devient une expérience courante qui conduit à des drames (17).

Comment muscler le soi des élèves ? En cours de spécialité Humanité, Littérature et Philosophie, ma collègue de Lettres et moi-même demandons à nos élèves d’écrire un journal sensible du lecteur à la place de la fiche de lecture classique. Ils doivent rédiger, par semestre, un journal sur une œuvre philosophique et un autre sur une œuvre littéraire. Nous leur demandons d’écrire, en respectant la forme d’un journal intime organisé en parties datées. Je reprends ici un extrait des consignes données aux élèves : « Votre journal doit donc donner un aperçu non seulement du livre et de son contenu (à travers des références à certains passages, personnages, des citations marquantes...) mais aussi de votre personnalité, de votre vie intérieure (vos goûts, vos réactions, vos états d'âmes...). Chaque lecture est une rencontre entre soi et autrui, c'est le journal de cette rencontre que nous attendons ».

Ce journal, qui n’est pas une fiche de lecture classique, les conduit à s’interroger d’une part sur ce qu’ils ressentent, mais aussi sur ce qu’ils peuvent, sur ce qu’ils veulent dire ou ne pas dire. Ils découvrent, dans un cadre sécurisé, que tout ce qu’ils écrivent sur leur téléphone ou sur les réseaux n’est pas si anodin et qu’ils doivent se protéger. Les phrases qui apparaissent dans leur journal « mais ça je ne sais pas si je peux vous le confier ici » ou « je ne sais pas si j’ai le droit d’écrire cela » montrent qu’ils se posent enfin la question de la limite entre intimité et extimité. Que faut-il que je préserve ? Qu’est-ce que je ne veux partager qu’avec moi-même ? Qu’est-ce que je veux conserver intact, dans son mystère ? Ils s’interrogent sur leur propre pudeur. Ils inventent des moyens d’expressions pour dire tout en ne disant pas. Ils prennent conscience du fait qu’ils ont une parole singulière et précieuse. Le livre devient lui-même une parole, médiatrice entre eux et eux-mêmes. Nous engageons ainsi nos élèves à devenir des écrivants, même s’ils ne deviennent pas des écrivains.

La question de la parole rencontre nécessairement celle de l’indicible. Y -a-t-il des choses dont nous ne pouvons pas parler, parce que les mots manquent, ou dont nous ne devons pas parler ? Il y a, sous cette question de l’indicible, une question infiniment douloureuse : vais-je être cru ? L’expérience que j’ai vécue seul dans ma chair est-elle partageable ? « Pourtant un doute me vient sur la possibilité de raconter. Non pas que l’expérience vécue soit indicible. Elle a été invivable, ce qui est tout autre chose » (18). Semprun montre que nous ne sommes pas toujours disposés à écouter celui qui nous parle. La parrhèsia, c’est-à-dire le parler-vrai , peut coûter très cher à celui qui en fait usage. Comment celui qui a traversé la mort, qui a été traversé par la mort, peut-il être entendu ? « Cela fait toujours peur, les revenants » (19). La question du témoignage, surtout à l’heure actuelle, est essentielle. Nous devons donner à lire, ou à entendre quand cela est possible, ces paroles vives qui armeront nos élèves contre les storytelling théâtraux et les mises en scène de soi. Parler permet de puiser une nouvelle force de vivre dans notre condition humaine commune. Consoler c’est littéralement « être avec celui qui est seul ». Chaque inconsolable s’adresse à d’autres inconsolables et « comme le sérum extrait d’une matière contaminée, ce regard peut devenir le vaccin d’une expérience qu’un autre a vécue » (20).

Parler avec la nature : écrire une écobiographie

La solitude vécue par les jeunes ne vient pas que des rapports à autrui, mais des rapports au vivant. « La crise écologique actuelle, plus qu’une crise des sociétés humaines d’un côté, ou des vivants de l’autre, est une crise de nos relations au vivant » (21). Il s’agit d’une crise de la sensibilité. Le fait de nous couper de notre corps nous conduit à nous couper du vivant en nous, et donc des autres vivants.

Baptiste Morizot explique qu’un enfant nord-américain entre quatre et dix ans est capable de reconnaître plus de mille logos de marque, mais identifie moins de dix feuilles des arbres de sa région. Nos jeunes ont beaucoup plus d’interactions avec leurs objets connectés, avec des images de nature ou des vidéos d’animaux qu’avec la nature elle-même, qu’ils considèrent comme un décor. Il s’agit donc de montrer que la nature n’est pas muette, et que ce que l’on considère comme « un silence reposant » est constitué en fait par « des myriades de messages géopolitiques, de négociations territoriales, de sérénades […] de tractations sans paroles » (22). Il faut se méfier d’une façon de parler de la nature qui insisterait uniquement sur sa beauté ou sa fragilité. Les pages qu’il consacre au pistage des loups montrent comment on peut changer son regard sur la nature en apprenant à lire le vivant. Cette compréhension transforme l’éco-anxiété en désir d’action concrète car la peur de se métamorphose en une peur pour : les difficultés deviennent autant de défis à relever.

Rédiger une écobiographie peut contribuer à cette prise de conscience parce qu’elle consiste, non pas à parler de la nature, mais à se considérer comme un vivant auquel la nature a parlé. « Pour donner suite à la question « qui-suis-je » ? il nous faut raconter notre histoire, intercalant entre l’écriture (graphie) et soi (bios) le rôle du tiers du milieu naturel (oikos) (23).  Nous dépendons, dans ce que nous sommes, de nos relations avec la nature : « il faut chercher la source sous la ressource ». Jean Philippe Pierron donne des exemples très variés de ce lien : des lieux, des paysages, comme une montagne, un verger qui « est une forme de soin intergénérationnel matérialisé » (24). Le cahier d’exercices écobiographiques proposé à la fin de l’ouvrage par Jean-Philippe Pierron guide l’écriture des élèves en leur posant des questions directes. La plupart d’entre eux réalisent que leurs souvenirs d’enfance sont ancrés en eux car ils s’associent à un animal, à un paysage. Encore une fois, la nature n’est pas seulement un cadre ou un décor. La mémoire affective est sensorielle.

Parler avec autrui : participer à un groupe de réflexion éthique

L’ hôpital de Romans a mis en place depuis deux ans un Groupe de Réflexion Ethique, et a eu l’idée judicieuse de l’ouvrir à des lycéens de terminale. Nous reçevons avant la rencontre une saisine que nous travaillons avec les élèves. Dans la première, un médecin exprimait la profonde réticence qu’il avait eue à utiliser une contention physique et chimique pour empêcher un malade gravement atteint de sortir de l’hôpital. Cela a permis aux élèves de travailler en situation les concepts de liberté, d’autonomie, de maladie ; de se confronter à la question de la vieillesse et de la mort.

Comme il s’agit d’un cas concret, qu’il y a un récit et un cadre pour la parole, les élèves s’expriment avec beaucoup d’authenticité car ils se sentent en sécurité pour le faire. Certains élèves, muets ou intimidés d’habitude, ont révélé de fines capacités d’analyse. Lors des rencontres, ils se sont sentis à la fois intimidés et respectés car ils se sont retrouvés à égalité avec des adultes et avec des experts : médecins, infirmières, sociologue, juriste, philosophe. L’aménagement de l’espace joue un rôle essentiel : disposition des chaises en cercle, pas de hiérarchie dans les prises de parole. Les principes de l’éthique de la discussion sont toujours énoncés au début de la séance. Le médecin rédacteur de la saisine est présent, reparle de ses décisions et exprime ses ressentis et ses doutes.

Les groupes de réflexion éthique sont un moyen de contribuer à désamorcer nos stratégies de désengagement moral, notre déni. Les élèves, écoutant la parole des intervenants, se sentent concernés. On peut détourner les yeux mais pas les oreilles. En réaccordant leur raison et leur sensibilité, ils passent d’une analyse conceptuelle à un ressenti moral et du sentiment d’injustice au sens de la justice. Ils sont moralement saisis car ils expérimentent ce que Baptiste Morizot appelle « le barbouillement moral » (25). En effet, une délibération éthique n’est pas un calcul puisqu’à mesure que nous discutons, je ne reste pas dans une position neutre. Je suis successivement transformé par les arguments que j’entends et la temporalité joue un rôle majeur dans ce processus. Une décision, qui doit trancher, se distingue d’un choix entre plusieurs possibilités clairement définies : on prend une décision, dans un « ici et maintenant ». Ainsi, lorsque nous assistons à ces rencontres, nous nous sentons mal successivement pour le malade, sa famille, les soignants : il ne s’agit pas simplement de changer de point de vue. C’est ce ressenti qui laisse une vive empreinte chez nos élèves.

L’expression « se sentir mal » n’est pas à prendre dans son sens courant. « Il existe en castillan une formule intraduisible qui rend mieux à mon sens la nuance affective : c’est la formule lo siento, littéralement « je le sens », « je le sens en dedans ».(26)

Notre rôle d’enseignant est d’amener nos élèves à « sentir en dedans ».

 

CONCLUSION

« L’homme est l’animal qui parle : cette définition, après tant d’autres, est peut-être la plus décisive » (27). Il est un instrument fait pour vibrer et entrer en résonance avec le monde, mais il l’a oublié. Il a intériorisé une honte prométhéenne qui le conduit à déserter son corps et sa sensibilité au profit de prothèses technologiques. Un cercle vicieux s’installe puisque l’être humain ne se fait plus confiance dans sa capacité à ressentir ce qui est, ni même ce qu’il est.

Nous nous sommes tellement coupés de nous-mêmes, des autres et du monde que nous communiquons compulsivement au lieu de nous parler. Il n’existe plus d’espace politique commun, mais des individus juxtaposés, enfermés dans leur bulle de filtres qui renvoient toujours les mêmes échos. L’utilisation des écrans diffracte notre planète commune en autant de mondes singuliers. Le déferlement de la violence devient alors inévitable.

Commençons par retrouver la plénitude du silence. L’apaisement de la solitude. Le calme de la présence au monde. La parole a besoin du silence comme d’un écrin, et nous ne pouvons nous parler que si nous avons quelque chose à nous dire ; que si nous avons quelque chose en commun.

La finalité du professeur est de créer les conditions de cette parole authentique. En parlant, il montre sans relâche ce qu’être humain veut dire. Le parler-vrai n’est possible que s’il existe une vraie écoute. Le concept de résonance permet de penser cette relation essentielle, dans laquelle chacun conserve sa voix propre. Incitons donc nos élèves à s’engager dans leur parole pour qu’ils résistent à la déshumanisation. Pour qu’ils ne se paient pas de mots mais paient de leur personne. La première chose à conserver de l’humain, c’est le temps de la parole.

Retrouvons le goût de nous exprimer, sous peine de perdre le goût de vivre. Sans cette parole vraie, aucune confiance entre les êtres humains n’est plus possible. Ressaisissons-nous de cette vocation maïeuticienne, qui nous a été donnée avec la parole.

Et devenons des « parlosophes ».

 

NOTES :

  1. Damasio Alain, Vallée du Silicium, Albertine/Seuil, 2024, p.48.
  2. Le Breton David, Disparaître de soi une tentation contemporaine, Métailié, 2025, p. 17 et suiv.
  3. Rosa Hartmut, Résonance, La découverte, 2018, p.377.
  4. William Bird (2007) cité in Le Breton David, La fin de la conversation ? La parole dans une société spectrale, Métailié, 2024, p.89.
  5. Marie-Jeanne Guedj, Hikikomori : réparer l’isolement, Doin, 2024, p.11.
  6. L’association française AFHIKI, dont la psychiatre Marie-Jeanne Guedj est la présidente, a mis en place des consultations de famille en l’absence du jeune. Site www.afhiki.org
  7. Hartmut Rosa, Aliénation et accélération, La découverte, (2012) p.99.
  8. Chabot Pascal, Avoir le temps, Essai de chronosophie, P.U.F, 2021, en particulier p.99 et suivantes.
  9. Hartmut Rosa, Aliénation et accélération, La découverte, (2012) p.99.
  10. Chabot Pascal, op.cit. p.152.
  11. Merleau-Ponty Maurice, La phénoménologie de la perception, tel Gallimard ,1945, p.217.
  12. Anzieu Didier, Le Moi-peau, Dunod,1985, p.235.
  13. Hartmut Rosa, Résonance, p.186.
  14. ibid, p.270.
  15. Hartmut Rosa, Pédagogie de la résonance : entretiens avec Wolfang Endres, 2022, le Pommier, p.189.
  16. Le Monde, « Des parents américains portent plainte contre OpenAI, accusant ChatGPT d’avoir encouragé leur fils à se suicider », article du 27 août 2025.
  17. Rosa Hartmut, op cit.p.189.
  18. Jorge Semprun, L’écriture ou la vie, Folio, 1994, p.25.
  19. ibid.
  20. Alexievitch Svletana, La supplication, J’ai lu, 1997, p. 176.
  21. Baptiste Morizot, Manières d’être vivant, enquête sur la vie à travers nous, Actes sud, 2020, p.16.
  22. ibid, p.19.
  23. Jean-Philippe Pierron, Je est un nous, enquête philosophique sur nos interdépendances avec le vivant, Actes sud 2021 p. 15.
  24. ibid. p.58.
  25. ibid. p.241.
  26. Morizot, op.cit. p.240.
  27. Gusdorf Georges, La parole,P.U.F,1952, p.7.