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La juste attention aux plus vulnérables s’apprend-elle ?

 

Par Olivier CARRÉ

Olivier Carré a exercé une très grande partie de sa carrière professionnelle dans le secteur de l'éducation spécialisée, plus particulièrement dans le secteur du handicap. Il a été éducateur, chef de service, directeur de plusieurs établissements du médico-social, et a accompagné, pour le compte d'une fondation, des directeurs dans un rôle de conseil. Aujourd'hui, il intervient comme formateur auprès des travailleurs sociaux dans les domaines du Droit et de l'éthique et il est étudiant au Master Humanités médicales à l'université Gustave Eiffel.

Article référencé comme suit :

Carré, O. (2025)« La juste attention aux plus vulnérables s’apprend-elle ? »in Ethique. La vie en question,mars 2025.

 

NB : Le texte est accessible en version PDF au bas du document.

 

Ils ne sont pas nécessairement des figures de proues, des héros patentés, des professionnels de la prose. Mais à coup sûr, ce sont des gens qui continuent de s’étonner de la gentillesse des autres, de l’odeur de l’herbe mouillée, et qui s’émeuvent de ce plus vulnérable (1) qui s’est parfumé pour leur être plus agréable.  En retour ils offrent, pour rendre ce monde plus vivable, un sourire complice, une œillade, une main posée, la profondeur d’un regard, une caresse, un mot doux, à des personnes aux corps contrefaits, aux jambes variqueuses, à des êtres vivants qui parfois finissent de vivre en leur compagnie. Ces petits quelques choses sont donnés pour que soient scellés des instants d’intimité, des instants d’éternité. Ils sont les signes manifestes d'une juste attention dans un contexte de vulnérabilité. Mais cette « juste attention » peut-elle s’apprendre ?

 

Quand est esquissé le contour des petits quelques choses

Nous pensons que les petits quelques choses ne sont pas des petits riens mais plutôt des pas grand-chose. Ils sont de l’ordre de l’infiniment petit, du quasi invisible, du presque ridicule. Pourtant un petit quelque chose, dans la vie d’un homme en état de fragilité, est semblable à une goutte de rosée posée sur un brin d’herbe, après une nuit claire, et percée par un rayon de soleil un matin de printemps, dans l’« unique matinée de printemps (2)» de Vladimir Jankélévitch.  Si le temps file irrémédiablement, que chaque instant est unique, qu’il ne reviendra pas, qu’une « matinée de printemps » est toujours sans égale, car évanescente, le petit quelque chose, c’est cette goutte de rosée percée par le soleil, qui rend encore plus précieuse cette « unique matinée de printemps ». Le petit quelque chose c’est l’instant où l’autre vous a fait comprendre, quand il vous parlait, vous écoutait, vous touchait, que vous étiez, vous, la personne fragile, vous, la personne bancale du dedans, du dehors, l’être le plus important au monde. C’est l’instant où celui qui prend soin de l’autre habite, dans son entièreté, ce temps partagé avec celui qu’il accompagne.

Les petits quelques choses se situent, bien souvent, en toute proximité de la douleur, de la misère, de la peur. Ou tout du moins, c’est là où ils prennent le plus de force, de valeur. Ainsi le décrit Simone Weil, quand elle relate son temps passé en usine en 1935 ; période empreinte de souffrance, de maladie, de contraintes brutales et quotidiennes. Elle dit sa tristesse, son dégoût, les énervements environnants, la mauvaise humeur prégnante : « Et à travers tout ça un sourire, une parole de bonté, un instant de contact humain ont plus de valeur que les amitiés les plus dévouées […]. Là seulement on sait ce que c’est que la fraternité humaine (3). » Cette fraternité humaine qui s’est éclipsée quand apparaissent nos fameuses insignifiances (4) ; ces actes sans grand relief qui se trouvent en périphérie de l’accompagnement des plus vulnérables et qui sont faits sans y penser, dans une forme de conscience morale endormie, qui portent préjudice à leur condition humaine. Les petits quelques choses sont eux, au contraire, les fruits d’une juste attention à l’autre s’appuyant sur une conscience morale aux aguets, sur des valeurs fortes qui permettent d’agir en faisant le bien. C’est tout du moins la proposition qui motive cet article.

Mais qu’est-ce que vraiment l’attention ? N’est-elle pas l’équivalent de la concentration ? Il est déjà possible de répondre que la concentration n’est pas tout à fait l’attention. En effet, si la première est déterminée par la conscience du point précis à observer, l’attention requiert une certaine distraction qui autorise un vide, une disposition d’esprit. Autrement dit, la concentration est effort, recherche sur un point ciblé, reconnu, l’attention est relâchement et ouverture sur l’inconnu. Cette posture psychique qui peut permettre d’obtenir sans le demander, sans le chercher, la solution du problème, le geste qu’il fallait, le mot qui manquait, dans une dynamique qui autoriserait notre plus vulnérable de nous aider à l’aider.

Mais n’allons pas trop vite en besogne, voyons d’abord ce que n’est pas l’attention juste, avant de voir ce qu’elle est. Puisque « Le mépris est le contraire de l’attention (5) » commençons par étudier ce vocable, aux couleurs peu plaisantes, pour en comprendre l’essence et commencer à approcher le concept d’attention par sa négativité la plus absolue.

 

Le mépris est le contraire de la juste attention

Si on se fie à l’étymologie, mépriser signifierait « dédaigner une personne ou une chose » et par extension « faire peu de cas de, négliger ». Et Vladimir Jankélévitch ainsi d’affirmer : « le méprisant se déclare satisfait s’il ne rencontre pas son intouchable, ne lui serre pas la main, ne l’appelle pas par son nom (6). »  Mépriser serait alors, si on le rapporte à une personne, ne pas la prendre en considération, ne pas y faire attention.  Mais mépriser est bien plus que cela, c’est avoir la volontéde ne pas vouloir voir, parler, toucher, ni même écouter, celui que l’on veut mépriser. Ainsi dans l’acte de mépriser, il y a l’idée de ne pas se compromettre avec un quelqu’un que l’on ne juge pas digne de soi. Vladimir Jankélévitch affirme ainsi qu’il y a « une volonté d’abstention » dans le mépris.

Mais le vocable porte de manière intrinsèque une contradiction. En effet, si on trouve dans le mépris l’idée de ne pas vouloir accorder de la valeur à l’autre, il n’est pas pour autant synonyme d’indifférence. On passe ainsi notre chemin à côté de notre intouchable, la tête haute, le regard porté sur un autre horizon pour ne pas le regarder, sans pour autant ne pas vraiment le voir.  On le voit, mais on fait mine de pas l’avoir vu et ainsi on feint l’indifférence. Ainsi, on méprise dans une forme d’indifférence ostentatoire, qui a pour volonté de montrer que nous ne sommes pas du même monde, de la même caste, nous n’avons pas les mêmes valeurs, la même valeur.

Tout cela est très bien, mais reprenons une partie de la définition du début pour y voir plus clair : mépriser ce serait « dédaigner une personne, une chose ». Qu’est-ce que dédaigner une personne ? Dans sa valeur moderne, dédaigner veut dire repousser, mépriser. Oui, mais plus encore ? Dédaigner s’opposerait à daigner, qui est issu du latin tardif dignare, lequel provient par changement de conjugaison du latin classique dignari « juger digne ». Cela tenterait à dire, que dédaigner c’est ne pas juger l’autre digne. Donc mépriser, ce serait ainsi considéré l’autre comme indigne, comme vide de dignité.  Mais un homme peut-il ne pas être digne ?

Selon Emmanuel Kant, il n’y a pas d’hésitation à avoir, la dignité est intrinsèque à l’humanité et les hommes sont ainsi tous dignes : « […] l’homme n’est pas une chose ; il n’est pas par conséquent un objet qui puisse être traité simplement comme un moyen […] (7). » Dans les propos du philosophe l’affaire est claire, si l’homme peut être par moment, par endroit, un moyen, il ne peut pas simplement être un moyen, il est donc nécessairement toujours une fin en soi.

Une fin en soi, mais qu’est-ce à dire ? Pour Kant tout être raisonnable, et donc l’homme, constitue une fin en soi. En effet au contraire d’un moyen, qui peut être remplacé comme un outil usagé, l’homme est unique, irremplaçable. L’homme est au singulier, on ne peut le remplacer par aucun autre. Il est sans intérêt de se questionner sur son utilité, car il est, et cela suffit. Pour Kant l’homme n’est pas une marchandise, que l’on peut acheter, il est en dehors de tous prix. A cet effet, la dignité devient pour le philosophe une valeur inaliénable liée à la qualité d’homme, de tous les hommes sans exception. Et c’est bien cette dignité donnée de façon absolue, qui fait de lui une fin en soi.  

Oui mais voilà, l’homme est constitué de failles, qui font bien souvent fi de la pensée d’Emmanuel Kant ! Et c’est là que réapparait notre mépris. Dans les plis de nos imperfections. Il revient ainsi en rampant et se nourrit de cette douloureuse peur des autres, qui reste bien souvent tapie dans le ventre de tout un chacun.  Le mépris peut alors être en prise directe avec elle, avec cette peur qui étreint. Pour s’en défendre, on estime l’autre sans valeur, celui qui est plus sale, moins bien vêtu, on le fuit par crainte de lui ressembler. Le mépris était donc bien le contraire de la juste attention car il est mauvaise attention à l’égard de l’autre. Maintenant, allons voir du côté de l’empathie souvent entendue comme une attention à l’autre si forte qu’elle permettrait de se mettre à sa place. 

 

L’empathie et l’attention sont dissemblables

Le vocable empathie a fait son apparition en 1909 dans la revue néo-scolastique de Louvain. Il est composé d’après sympathie, de em- (en-) « dedans » et « pathie, du grec pathos « ce qu’on éprouve ». La formation de ce mot semble s’être effectuée en anglais, où empathy est attesté dès 1904, pour traduire l’allemand Einfühlung, mot employé par T. Lipps, créateur du concept en psychologie (1903). C’est un terme didactique de philosophie et de psychologie, qui désigne la capacité de s’identifier à autrui, de ressentir ce qu’il ressent.

Ainsi, une empathie bien utilisée permettrait de partager des émotions avec autrui, de développer une communication efficiente, de prendre soin de l’autre grâce à la compréhension de ses ressentis. Cette souplesse intellectuelle reposerait sur une capacité de représentation de l’état mental des autres hommes, indépendamment de tout jugement de valeur. En somme l’empathie serait un mode de connaissance d’autrui, qui permettrait de prendre soin d’un plus vulnérable, de répondre à ses besoins présupposés, ses désirs non énoncés. Là, brille la belle empathie, pareille à une guirlande de Noël sur un sapin.

Oui, mais l’empathie est nécessairement plus complexe. Pour l’illustrer, une jolie petite histoire. Elle a 17 mois, c’est une petite fille tout en intelligence. Son papa lui a expliqué pourquoi sa maman portait un masque chirurgical sur le visage ; elle est touchée par la vilaine grippe. La petite a déjà expérimenté l’état de maladie. Alors sans coup férir elle se dirige vers deux objets, qui lui paraissent sans doute essentiels pour faire face au mauvais état de santé de sa maman.  Elle les saisit de ses petites mains et les dépose sur les genoux de sa mère. Avec émotion, cette dernière récupère le thermomètre frontal et le doudou de sa fille, si gentiment déposés.  

On comprend dans cette historiette que si l’empathie peut avoir au premier abord belle figure, elle présente un risque dans son utilisation : se mettre à la place de l’autre. L’attitude de la petite fille vient, en partie, le démontrer. Si le thermomètre semble tout à fait approprié aux besoins de la maman, le doudou, qui ne porte pas préjudice à cette dernière, met en lumière pour autant l’origine de l’empathie : elle part de la personne qui l’exerce avec le risque d’une confusion entre soi et l’autre.  

Pour faire face à cette difficulté, il faut entendre, percevoir, dans les propos énoncés, dans les changement d’attitudes, les subtilités qui doivent nous permettre d’atteindre l’essence même du sujet et ses véritables désirs. Il faut user d’une véritable attention. Si tel n’est pas le cas, on peut à l’égard des plus vulnérables avoir des attitudes délétères, qui prennent racines dans une empathie mal ajustée, dans l’empathie égocentrée de Bertrand Quentin. Une empathie faite de projections illusoires qui ne rendent pas justice à la personne en situation de handicap, qui ne traduisent pas les souhaits, les désirs de cette dernière, mais ceux de la personne qui exerce cette forme d’empathie.  Le philosophe précise : « Une empathie plus authentique impliquerait d’écouter davantage ce que les personnes handicapées peuvent nous dire avant de nous imaginer à leur place (8). » Dans ses propos, on peut comprendre qu’il faudrait plus d’écoute pour qu’une empathie soit réussie.

Mais il faut dès lors bien comprendre que l’empathie doit être active. Pierre Sansot le dit ainsi : « Ecouter ne constitue pas le pôle passif de l’échange, comme si chacun d’entre nous prenait à tour de rôle l’initiative. Il me faut beaucoup de vigilance et d’intériorité créatrice pour susciter cet espace d’accueil dans lequel les propos de l’autre pourront prendre sa place (9). »  Ainsi, à l’orée des paroles de l’auteur, il semble que pour être en capacité d’accueillir les propos de l’autre, il faut libérer un espace d’accueil. En quelque sorte, il faut faire du vide car une fois la pensée remplie par « l’imagination combleuse (10). », l’attention n’est plus possible et c’est peut-être là le souci de l’empathie.

L’empathie et la juste attention sont dissemblables. La première a besoin de se remplir des émotions et des sentiments présupposés d’autrui, pour pouvoir officier. La deuxième doit fonctionner à vide pour pouvoir recevoir ce que Simone Weil appelle le réel. Ce réel qu’il faut entendre comme un désir de vérité conçue comme contact avec la réalité. Pour autant, si l’empathie et l’attention sont dissemblables, on ne peut pas les considérer comme opposée. Elles devraient même être complémentaires. Car pour qu’une empathie soit authentique et efficiente, il est nécessaire qu’elle soit précédée d’une juste attention afin que notre imagination ne fasse pas feu de tout bois. Cette juste attention à l’autre qui nécessite d’être en présentiel de manière tri-dimensionnelle.   

 

La juste attention oblige à être en présentiel de manière tri-dimensionnelle

Si la juste attention est d’abord entendue comme une qualité de présence à l’autre, elle est aussi présence à ce qu’on le fait. En effet, comme l’indique Corine Pelluchon : « La capacité à être présent à ce que l’on fait, auprès de celles et ceux qui partagent son quotidien et son espace, caractérise l’attention (11). » Sans cette présence à l’action en cours, nous pourrions à nouveau nous situer dans cette posture de conduite automatique qui est la porte ouverte à nos fameuses insignifiances.

Si les propos de la philosophe sont d’une grande justesse, on voit pourtant d’emblée les difficultés pour mettre en œuvre cette présence à ce l’on fait. Notre vie moderne, empreinte d’une multitude de stimuli sonores et visuels, est le premier obstacle à franchir pour tendre vers cette capacité à voir notre action en cours, à écouter, vraiment, celui qui nous parle. En effet, « Ne pas écouter ou, ce qui revient au même, écouter distraitement, c’est comme tourner le dos à quelqu’un qui nous demande un service (12). » Il est alors facile de comprendre que de ne pas être présent à ce qu’on le fait a pour effet de bannir toutes formes d’attention à l’autre.

Si la présence àce que l’on fait est fondamentale, la présence à soi ne l’est pas moins. Nous empruntons cette expression à Michel Terestchenko (13) qui définit cette expression par opposition à l’absence à soi qui mènerait les hommes à être pareils à des « poupées de chiffon », vides de conscience morale. Être présent à soi sous-entendrait que l’on puisse s’appuyer sur « une vigoureuse ossature morale intérieure » et sur un respect de soi, une attention à soi, qui ne permettrait pas de renoncer à ses sentiments, à ses valeurs, à sa liberté.  L’on voit bien que cette présence à soi est essentielle dans l’acte de prendre soin des plus fragiles. Sans elle, l’action prend le risque d’être immorale, détachée de tous nos principes moraux qui permettent aux plus vulnérables d’être considérés comme des personnes à part entière. Mais si la juste attention est liée à une présence tri-dimensionnelle, elle a aussi besoin de volonté et peut nécessiter des formes d’apprentissages.  

 

La juste attention est affaire de volonté et d’apprentissage  

            La juste attention n’est pas de l’ordre de l’inné, de l’instinct. Elle n’est pas inscrite dans nos gènes, elle n’est pas ordre qu’il faut simplement suivre, elle ne va pas de soi. Elle est le fruit d’un effort et si l’on en croit Simone Weil peut-être l’un des plus grands : « L’attention est en effet, le plus grand des efforts peut-être, mais un effort négatif (14). » La philosophe entend par effort négatif, le fait de s’obliger à ne pas faire, à ne pas être dans l’action, à laisser venir à soi l’autre dans son expression. Ce que nous appelons aussi habiter l’instant de la rencontre.  

            La juste attention est effort disons-nous, car elle nécessite de se décentrer de notre personne. D’oublier nos soucis, nos projets, et ainsi de s’ouvrir à l’autre dans une écoute active. Ainsi pour écouter l’autre, il faut arrêter de s’écouter soi-même. Vraiment. Mais la chose peut effrayer ! En effet, quand l’autre nous parle de sa douleur, n’éveille-t-il pas la nôtre ? Cette douleur, qui nous tient le corps, l’âme parfois. Ainsi l’autre nous dit : « Depuis une semaine j’ai terriblement mal au genou droit » et dans l’instant se réveille celle de notre genou gauche : « Ha ! je sais ce que c’est, car j’ai moi-même eu au genou gauche une grave entorse. »  Et de raconter, l’immobilisation, l’opération, la rééducation, la douleur, notre douleur. Celle de l’autre s’est évanouie. Nous sommes tout occupé…à nous écouter.

Qu’il est difficile de porter attention à ce qui nous entoure, à l’autre dans sa peine. Simone Weil le dit ainsi : « Il y a quelque chose dans notre âme qui répugne à la véritable attention beaucoup plus violemment que la chair répugne à la fatigue (15). » Nous ne serions donc pas enclin naturellement à la véritable attention, car elle nous demanderait de faire l’effort de nous oublier ! L’affaire n’est pas simple, car l’attention serait affaire de volonté. Mais la volonté, elle, ne serait-elle pas affaire d’attention ?

Pour répondre à cette question suivons le raisonnement de Simone Weil qui met en lumière ce qui nous semble bien vrai : « La volonté elle-même dépend de l’attention (16). » Car en effet, on ne peut avoir volonté de faire attention qu’aux choses, qu’aux personnes, que l’on a vu au préalable. Autrement dit, on peut vouloir tendre vers la juste attention que sur les choses, les gens, auxquels on n’a pas bien fait attention. Ainsi, il est possible de porter une juste attention, à force de volonté, à celui que l’on a méprisé dans un premier temps, puisqu’il a été objet de notre regard un temps donné. Il suffit pour ce faire juste de changer notre posture psychique. Mais on ne peut pas vouloir porter une juste attention à celui que l’on ne voit pas.

Mais alors tout serait perdu ? On ne pourrait modifier au mieux que l’attention déjà présente ? Celle qui n’existe pas, continuerait à ne pas exister ? Si les personnes handicapées, si les personnes âgées, si les personnes en fin de vie, ne sont pas visibles, elles ne seront jamais les sujets d’une juste attention ?

Heureusement non ! Car l’attention peut s’apprendre. En effet si : « Pour faire vraiment attention, il faut savoir s’y prendre » (17), l’attention peut être l’objet d’apprentissages. On peut apprendre à savoir s’y prendre. Ainsi on peut être initié à regarder ceux que l’on ne voyait pas précédemment, à exercer une véritable écoute à l’égard des plus fragiles ; grâce à des exercices scolaires, dans le cadre de formation, etc. Et si pour Simone Weil : « L’attention devrait être l’unique objet d’éducation » (18), a contrario nous pensons que l’attention ne doit pas être l’unique objet d’éducation, mais qu’il devrait être le premier. En effet sans cette capacité aucun apprentissage n’est possible. Mais pour tendre vers la juste attention à l’égard des plus vulnérables, pour la cultiver, n’y-a-t-il pas meilleur façon que de travailler chaque jour à être humble ?

 

L’humilité pour cultiver la juste attention

De toute évidence, l’humilité sent la terre. Par son origine sémantique bien évidemment, puisque le terme a été formé à partir d’humus. Mais en fait pour bien plus que cela. L’humilité sent la terre, car elle nous ramène à notre condition d’homme, à notre finitude, à notre décomposition future, qui viendra la nourrir. Elle nous ramène à ce pas grand-chose, que nous sommes sur cette planète. Quelques temps durant, si peu de temps durant. Notre existence est liée à l’éphémère et l’humilité le sait si bien.

            Mais alors, nous ne sommes rien ! Nous ne valons rien, ou si peu qu’il faut nous mépriser, de si peu être ? Non, la juste humilité ne dit pas cela, elle reconnaît chez nous de la valeur. Alors pourrions-nous pas nous satisfaire de nous-même, puisque valeur nous aurions ? Non plus, car si l’humilité est la juste estime de soi (19), elle est, par là-même, connaissance de nos limites, de nos failles, de notre incomplétude liée à notre condition d’homme. Mais dans ces conditions, l’humilité aurait donc toute sa place dans les mornes plaines de la tristesse, puisque le sentiment de nos insuffisances ne nous permettrait pas d’avancer, de dépasser lesdites limites ?

            Par bonheur, il n’en est rien ! Car l’humilité n’est pas mauvaise chose si elle n’est pas en trop grande quantité utilisée (20), si on s’en sert de juste façon. De cette manière, l’introspection qui est liée à l’humilité, nous permet de voir nos points faibles, mais également nos points forts. La connaissance de ces derniers laissent bien souvent présager de beaux chemins à parcourir, de belles aventures à vivre. Oui, très bien ! Mais ne serait-ce pas regarder la partie de la bouteille remplie, au détriment de celle qui est vide ? Peut-être un peu, mais pas pleinement, car si nous en croyons Éric Fiat (21), qui s’appuie sur deux mots de Grec ancien (horos et péras), il y aurait les limites qu’il ne faut pas dépasser au risque de mauvaises fatigues (le burn out par exemple) et d’autres qui pourraient l’être. Ces dernières ne seraient que des limites temporaires, qui attendraient d’être repoussées pour en définir de nouvelles. Ainsi, le coureur à pied courant un semi-marathon, qui dans un premier temps semblait impossible à dépasser en sa distance, puis par la suite bouclant un vrai marathon, nouvelle limite posée. On voit alors que l’humilité serait aussi conscience de nos possibles.  En tout modestie, cela va sans dire.

            Et voilà qu’en quelques coups de plumes, nous venons de briquer l’humilité et lui avons donnée de doux reflets bien apaisants. Nous l’avons sortie de la bauge où nous l’avions placée, bien maladroitement. Mais en fait l’humilité est bien plus que cela. Car si elle est en tout premier lieu, travail d’introspection, d’attention à soi-même, de regard sur son intériorité, elle est aussi attention à l’autre. Car en effet, comme le dit Corine Pelluchon : « En sondant mon cœur, je reconnais le mal dont je suis capable » (22). En reconnaissant le mal dont je peux être l’auteur, je me tourne nécessairement sur autrui, celui-là même qui peut être l’objet de mes négligences, de mes insignifiances.

Ainsi en prenant conscience de mes failles, de mes incapacités, je regarde ce qu’elles peuvent avoir comme conséquences sur l’autre. Ce qui dans l’acte de prendre soin des plus vulnérables est d’une importance considérable. Ainsi l’indique la philosophe : « Sans humilité, l’individu ignore ce qui lui fait défaut et abuse de son pouvoir ; il est dans la domination » (23). Et comment trouver plus facile manière de se situer dans une forme de domination à l’encontre de l’autre, que de s’appuyer sur l’acte d’accompagner des plus fragiles que soi ? En effet, cette forme de lien de subordination, quoiqu’on en dise, que l’on trouve entre celui qui accompagne et celui qui est accompagné, prédispose à une forme de toute puissance qui peut inciter, celui qui en est le possesseur, à abuser de son pouvoir. Alors l’attention a toute sa place dans le prendre soin. Elle doit permettre d’éviter cette position de domination à l’encontre du plus vulnérable que l’on trouve bien souvent chez l’orgueilleux.

L’orgueil c’est croire que l’on sait, que l’autre n’a rien à nous apprendre. Les sachants, qui ne sont pas des humbles on l’aura compris, n’apprennent pas, car ils savent. Et c’est un grand malheur, car ils n’apprennent pas des autres et particulièrement des plus vulnérables.  Alors il est vrai, qu’à la décharge des orgueilleux, il peut être triste de n’être que soi, en toute vérité. Et l’humilité qui aime la vérité est peu séduisante à cet effet. Car l’humble ne récuse pas la vérité, il la cherche, même si elle n’a enfilé que de méchants habits pour se présenter. Car la vérité est rarement en habits du dimanche.

Mais si la vérité est en habits de tous les jours, cela ne veut pas dire qu’ils soient nécessairement troués, déchirés, rapiécés. Et s’ils ne le sont pas, l’humble authentique n’assombrira pas la vérité, il ne verra pas des trous qui ne sont pas, des déchirures qui n’existent pas, des rapiècements qui ne sont qu’imagination.  En effet, si la juste humilité tend vers la vérité, elle n’est pas celle qui noircit le tableau, elle n’est pas méprise de soi. Comme l’indique Éric Fiat : « un peu d’humilité ne peut pas faire de mal – mais beaucoup si ! » (24) et se voir plus mal que l’on est n’est pas bonne chose. En tout premier lieu pour celui qui l’exerce, puisque trop d’humilité amènerait à l’humiliation de soi-même. Puis à l’égard des autres, car celui qui se déprécierait trop ne serait pas en mesure d’utiliser toutes ses capacités, toute sa force, pour aider le plus vulnérable.

 

Conclusion

Le présent article est lié à une réflexion que nous menons depuis trois ans. En tout premier lieu, elle part d’un constat simple : nous avons toutes les peines à habiter de notre présence les actes qui nous rendent présent au monde. Nous n’agissons bien souvent qu’avec parcimonie, ou tout du moins du bout des doigts, sans réflexion, par défaut, par conformisme. Et quand il nous faut véritablement décider de nos actions dans ce monde complexe, confus, nous avons tant de difficultés à délibérer, à décider. Nos réflexions se transforment en véritables dédales, voir en cul de sac. Aussi dans le cadre de l’accompagnement des plus vulnérables, la tentation est grande de s’en remettre à des techniques dans une forme de conscience morale endormie, au risque d’une déshumanisation des uns et des autres. 

Aussi pour poursuivre notre réflexion, nous avons voulu traiter des petits quelques choses. Ils nous apparaissaient comme les fruits d’une juste attention à l’autre s’appuyant sur une conscience morale aux aguets. Et il est facile de convenir, à l’issu de ce travail de réflexion que l’attention, quand elle est juste, n’est pas qu’une disposition psychologique. Elle possède également en elle une dimension morale indéniable, une dimension à faire le bien. Par ailleurs, si nous avions souhaité traiter une nouvelle fois, du minuscule, du ridicule, du pas grand-chose, à la manière des insignifiances, c’est que nous sommes persuadés que les petits actes, en bien ou en mal, dans la vie courante nous en disent plus que les grands discours, les grandes manifestations. Nous pouvons en tirer beaucoup plus d’enseignements au sujet de la morale, de l’éthique.

Enfin, nous avons fait proposition de travailler chaque jour à être humble car les plus vulnérables ont besoin de l’humilité de ceux qui les accompagnent et de la juste attention qui va avec. Ils en ont d’autant plus besoin que l’humilité est amour comme l’indique Vladimir Jankélévitch (25). Amour des autres dans leurs faiblesses, qui nous ramènent aux nôtres. En regardant nos failles, nos douloureuses faiblesses, nous sommes capables de regarder celles des autres avec une certaine indulgence. De celle qui induit un rapport fraternel entre celui qui accompagne et celui qui est accompagné. Bien évidemment, il paraît bien difficile d’être un authentique humble. Pratiquer chaque jour l’humilité de façon juste, ni trop, ni pas assez, n’est pas de grande évidence et c’est un apprentissage. Néanmoins, tendre vers une pratique quotidienne de l’humilité, quand on accompagne des personnes vulnérables, ne peut pas être optionnel. Ou si elle est une option, il est obligatoire de la prendre.

 

Notes

  1. Il faut entendre la vulnérabilité en son sens aigu. C’est-à-dire que son importance nécessite un accompagnement quotidien et de proximité. Ce que Sylvie Pandelé appelle « la grande vulnérabilité » (La grande vulnérabilité, Paris, Seli Arslan, 2008).

(2) V. Jankélévitch (1957), Le je-ne-sais-quoi et la presque-rien,La manière et l’occasion, Paris, Edition du seuil, 1980, p. 147.

(3) S. Weil, Œuvres, Quarto Gallimard, Paris, Gallimard, 1999, p. 146.

(4) Carré, O. (2024) « Aux autres "empêchés" du médico-social : penser des insignifiances qui n'en sont pas » in Ethique. La vie en question, juillet-août 2024.

(5) S. Weil, Œuvres, Quarto, Op. Cit., p. 728.

(6) V. Jankélévitch, Philosophie Morale, op. cit., p. 358.

(7) E. Kant (1785), Fondement de la métaphysique des mœurs, Paris, Le livre de poche, 2021, p. 106.

(8) B. Quentin (2013), La philosophie face au handicap, Toulouse, Eres, 2018, p. 97.

(9) P. Sansot, Du bon usage de la lenteur, Paris, Editions Payot & Rivages,1998,p. 45.

(10) S. Weil (1947), La pesanteur et la grâce, Paris, Plon, p. 63.

(11) C. Pelluchon (2018), Ethique de la considération, Paris, Editions du Seuil, 2021, p. 238.

(12) P. Sansot, Du bon usage de la lenteur, op. Cit., p. 48.

(13) M. Terestchenko, (2005), Un si fragile vernis d’humanité, Banalité du mal, banalité du bien, Paris, Edition de la découverte, 2007, p. 290-291.

(14) S. Weil (1950), Attente de Dieu, Paris, Albin Michel, 2002, p. 101.

(15) Ibid., p. 101.

(16) S. Weil, Œuvre complètes (OC), I, Paris, Gallimard, 1988, 389.

(17) S. Weil, Attente de Dieu, op. Cit., p. 100.

(18) S. Weil, Œuvre complète (OC) IV, Paris, Gallimard, 1988,p. 354.

(19) E. Fiat (2018), Ode à la fatigue, Paris, Edition de l’observatoire, Alpha, 2022, p. 377.

(20) Ibid, p. 308.

(21) Ibid., p. 309-314.

(22) C. Pelluchon, Ethique de la considération, op. cit., p. 36-37

(23) Ibid., p. 37.

(24) E. Fiat (2018), Ode à la fatigue, op. cit., p. 308.

(25) V. Jankélévitch, Les vertus de l’amour, (Traité des vertus II), op. cit., Volume 1, Paris, Flammarion, 2021,p. 401.