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Devant l'amertume de la vie, savoir passer à autre chose : Cynthia Fleury et son Ci-gît l’amer

Article de Bertrand QUENTIN à propos du dernier livre de Cynthia FLEURY

Devant l’amertume de la vie, savoir passer à autre chose : Cynthia Fleury et son Ci-gît l’amer

 

 

Par Bertrand QUENTIN

 

Bertrand QUENTIN est directeur du LIPHA (Laboratoire Interdisciplinaire d'étude du Politique Hannah Arendt) (UR 7373), Maître de conférences HDR en philosophie à l'Université Gustave Eiffel, responsable du Master 1 de Philosophie, parcours "éthique médicale et hospitalière appliquée". Son dernier ouvrage Les invalidés. Nouvelles réflexions philosophiques sur le handicap chez érès a reçu le Prix Littré de l'Essai 2019.

 

 

 

Article référencé comme suit :

Quentin, B. (2022) « Devant l’amertume de la vie, savoir passer à autre chose : Cynthia Fleury et son Ci-gît l’amer » in Ethique. La vie en question, janvier 2022.

 

 NB : le PDF est accessible en bas de document.

 

 

Alors que nous étions repartis pour une inquiétante deuxième vague pandémique en cette fin d’année 2020, le dernier essai de Cynthia Fleury (1) connaissait un succès important de vente en ligne. Derrière son titre énigmatique Ci-gît l’amer se trouvait un sous-titre plus grand-public : « guérir du ressentiment ». Est-ce à dire que nous avions affaire à l’équivalent de ce qu’en terme de film on appelle un peu sarcastiquement un « feel good movie » ? Le livre promettrait au grand-public un soin salutaire et sans médicament dans une période où les vaccins se faisaient attendre ?

Il serait en réalité bien injuste de le réduire à cela. D’abord parce qu’il se mérite : l’écriture n’est pas toujours accessible au premier venu et charrie un vocabulaire psychanalytique qui implique un certain travail préalable pour ceux qui ne seraient pas des familiers de l’analyse. Ensuite il s’agit d’un authentique travail de construction conceptuelle.

Mais commençons par cet étrange titre : « Ci-gît l’amer ». La première partie du livre s’intitule « L’amer » ; la troisième « La mer ». Et le livre évoque au passage « la mère ». Cynthia Fleury parle de son « ruban de Möbius à trois bandes (l’amer, la mère, la mer) » (p.117). Nous avons donc droit à des jeux de mots souvent prisés par les adeptes de Lacan. On peut y trouver une préciosité bien vaine, mais on peut aussi écouter ce qui est dit :

Otto Rank voyait dans Le Traumatisme de la naissance (1924) l’acte de naissance comme véritable source de la névrose. Mais « Ci-gît la mère » c’est ce moment qui suit encore, où l’on a été capable de rompre avec sa mère (avec ses parents) pour pouvoir grandir et devenir soi-même.

En second lieu, un « Ci-gît la mer » a-t-il vraiment du sens ? Si la mer représente l’immense horizon de la sublimation, il s’agit d’un but valorisé par l’auteur (« Il faudra aller de la mère à la mer » p.117 ; « il est […] possible de transformer l’amer en mer, […] d’œuvrer » p.246) et on ne comprend pas très bien pourquoi il faudrait laisser la sublimation derrière nous, par un « ci-gît »: Le goût lacanien des jeux de mots ne nous fait-il pas perdre ici en intelligibilité et rigueur philosophique ?

Le cœur du livre et c’est bien le titre, est donc un « Ci-gît l’amer ». Il s’agit de rompre avec une amertume qui contaminerait notre existence et la société toute entière. C’est une amertume devenue « ressentiment ». « Guérir du ressentiment » - sous-titre du livre. Cynthia Fleury donne clairement son objectif : « A partir du moment où l’on définit le ressentiment comme un des maux les plus dangereux pour la santé psychique du sujet et celle du bon fonctionnement de la démocratie, il est important de saisir comment s'en prémunir, certes institutionnellement, mais aussi cliniquement » (pp.271-272).

 

 

L’homme du ressentiment

La première partie du livre s’intitule « L’amer : Ce que vit l’homme du ressentiment ». D’où vient l’amertume ? De l’enfance, d’une souffrance passée ou présente. Plus le ressentiment gagne en profondeur, moins la personne a de capacité d’agir et de créativité. Cela ne suffit pas à l’excuser car l’homme du ressentiment pourrait aussi avoir sa responsabilité dans le fait de choisir cette part obscure de lui-même : « Il n’est pas simple de trancher entre une définition du ressentiment qui le place du côté de l’impuissance à, et une autre qui finit par concéder qu’il y a choix pour l’impuissance à » (p. 23). Mais Cynthia Fleury tranche toujours en faveur de la responsabilité des hommes : « c’est une chose de se définir temporairement victime, […] c’en est une autre de consolider une identité exclusivement à partir de ce « fait » à l’objectivité douteuse, et à la subjectivité certaine. Dès lors, il s’agit bien d’une « décision » du sujet » (p.26).

Mais pourquoi l’individu fait-il ce choix ? Parce qu’il y a tout de même une jouissance à la clef : « entrer dans le ressentiment, c’est pénétrer la sphère d’une morsure acérée […] qui valide une certaine forme de jouissance de l’obscur » (p.19). Le sujet fonctionne avec son ressentiment comme il pourrait le faire avec un « fétiche » qui prend la place de la réalité insupportable et procure ainsi du plaisir. « pour celui qui s’est habitué à jouir de la haine, à trouver là une énergie vitale, à user de sa conscience pour la justifier, à la parer des atours de la colère […] se séparer de la jouissance peut paraître insensé » (p.111).

Mais dans le « en vouloir à » une énergie mauvaise se substitue soudain à l’énergie vitale joyeuse, un mauvais objet prive la volonté d’une bonne direction et l’individu va lutter pour ne pas en sortir. « On voit très bien cela à l’œuvre avec certaines psychoses tenaces : comment le patient met toute son énergie à empêcher la solution, à faire faillir le médecin ou la médecine, à ne produire que de la non-issue. Aucun dépassement n’est accepté : sans doute l’accepter produirait un nouvel effondrement que l’on ne veut pas assumer. Alors le dysfonctionnement comme mode de fonctionnement est préférable » (p.24). Le ressentiment va alors exceller dans l’art d’aigrir la personnalité, d’aigrir les situations, et le regard sur les autres.

Avec la consolidation du ressentiment c’est le discernement qui va être perdu en court de route : « Le discernement est l’action de séparer, de mettre à part, de différencier pour mieux saisir la spécificité des choses […] nos époques mettent à mal cette aptitude au discernement, non qu’elles l’empêchent ; mais la saturation de l’information, notamment fausse, le réductionnisme dont font preuve les nouvelles formes d’espace public (notamment les réseaux sociaux) nourrissent des assauts incessants contre ce discernement qui n’a structurellement pas le bon rythme pour résister. Discerner suppose du temps, de la patience, de la prudence, un art de scruter, d’observer, d’être à l’affût » (pp.30-31).

Il y a ensuite dans le ressentiment qui s’installe chez l’individu, un déni de responsabilité, une délégation entière à autrui de la responsabilité du monde et donc de soi. Dès lors, toute injonction à l’action va rendre agressif l’homme du ressentiment, Rien n’est plus insupportable pour lui, que d’être ramené à sa responsabilité, c’est-à-dire à sa possibilité intrinsèque d’être un agent. « l’homme du ressentiment choisit de s’illusionner […] Mieux vaut haïr qu’agir » (p.123).

Dans De la démocratie en Amérique, Tocqueville parlait déjà d’une « mélancolie singulière que les habitants des contrées démocratiques font souvent voir au sein de leur abondance ». Pour Scheler, dans son ouvrage L’Homme du ressentiment (1912), le ressentiment était le fait d’une démocratie manquée. Mais selon Cynthia Fleury la cause n’est pas seulement institutionnelle, elle est bien aussi structurellement psychologique. « Pas simple […] de prôner une solidarité collective […] et en même temps de prôner un individualisme de la responsabilité […] Tel est le défi d’une maturité assumée : assez d’humilité pour porter sa charge ; assez de lucidité pour ne pas sombrer dans le ressentiment dès lors que d’autres n’assument pas la leur » (38-39).

Le ressentiment va cependant produire un échec cuisant de la modernité en tant qu’elle mettait en avant le sujet comme agent. « Ils sont persuadés d’être dans leur bon droit, persuadés d’être les « vrais », protégés par leur « statut » de victimes, car ils s’installent dans cette victimisation, perçue comme une rente qu’ils ne remettent jamais en question » (147).

 

La seconde partie de l’ouvrage s’intitule « Fascisme, aux sources psychiques du ressentiment collectif ». On passe du ressentiment strictement individuel à un ressentiment coordonné politiquement. Mais « Pourquoi la psychanalyse est-elle si essentielle dans l’étude de la démocratie, et pas uniquement de la personne ? » (p.269). Parce qu’elle permet de prendre en compte ces motifs non rationnels qui meuvent les hommes par delà un idéalisme moral surévaluant les ressources rationnelles propres des individus. Dans les sociétés contemporaines, ouvertes et froides, le ressentiment va par exemple recréer une solidarité entre pairs rancuniers et réactiver à peu de frais une chaleur qui manque.

Le chef totalitaire à l’origine de l’aliénation des autres se présente comme un individu libre, désaliéné. Mais il s’est lui-même interdit de devenir sujet : « Il est le grand Réifié » (p.122). « Le ressentiment est une maladie de la persécution » (p.122). Et Adorno de définir le fascisme comme « la dictature des malades de persécution [qui] réalise toutes les angoisses de persécution de ses victimes[1] » Wilhelm Reich allait dans le même sens avec sa Psychologie de masse du fascisme (1933). Les individus se constituent en un corps dont les parties ne sont reliées que par le ressentiment. « Le ressentiment peut être une stratégie de défense à moindre mal pour éviter la désintégration psychologique, et permettre de continuer les actes infâmes sans en porter psychiquement le prix […] Dès lors, le ressentiment devient le plus sûr allié du fascisme ou de tout autre grand moment de réification totalitaire » (p.193).

Des ferments fascistes réapparaissent en notre temps avec le « vomissement » quasi permanent sur les réseaux sociaux. Les « haters » qui sévissent en bandes organisées pour pratiquer le harcèlement ciblé. On peut également repérer une parenté indiscutable entre le ressentiment et l’idéologie conspirationniste.

Le constat est là. Mais Cynthia Fleury est avant tout thérapeute et il faut donc donner des pistes pour sortir du ressentiment.

 

Sortir du ressentiment :

La lutte contre le ressentiment serait pour l’auteur l’objet premier de la cure analytique. Et le livre de commencer par l’affirmation du thérapeute en direction de ses patients : « Il y a ici une décision […] c’est que l’homme peut, que le sujet peut, que le patient peut […] Il s’agit d’un choix moral, et intellectuel, au sens où le pari est posé que l’homme est capable, et surtout le respect dû au patient est également posé de ce côté-ci […] La vie, dans son quotidien le plus banal, vient tout autant contredire cela que l’affirmer. […] Au bout de cette confrontation, il y a un principe d’augmentation de soi » (p.11). Ce n’est pas une constatation empirique, statistique c’est donc un optimisme de volonté et le patient voit se profiler ce qui sera sa récompense : si tu crois en ta guérison, tu grandiras : « Il faut les sortir de ce narcissisme d’être inconsolable ou inguérissable. Ce refus de l’issue est pour le malade psychique le seul signe qu’il possède encore de son sujet ; telle est sa manière de faire sujet […] Petit à petit, il faudra convaincre […] qu’il y a du sujet ailleurs, précisément le sien, un sujet qui œuvre, à la différence d’un sujet de désœuvrement » (p.265).

Comment faire pour que l’amertume des individus ne se cristallise pas en ressentiment ? Il y faudra un investissement du politique.

 

 

 

Une politique :

« Il est ainsi du devoir de la politique et d’un Etat de droit digne de ce nom de produire les conditions qui ne renforcent pas le ressentiment, en permettant au plus grand nombre d’investir de façon libidinale le monde » (p.66). L’éducation et le soin seront évidemment des pierres de touche indispensables pour faires des sujets des acteurs véritables. Chez Axel Honneth un antidote au ressentiment verra le jour avec le concept de « reconnaissance ». C’est elle qui empêchera l’interdépendance inéluctable entre les individus de se pervertir en domination.

 

L’analyse, la sublimation

Seule solution thérapeutique devant la personne enfoncée dans le ressentiment : « Il faudra défocaliser » (p.21), « se détourner de l’attente obsessionnelle de la réparation » (p.56). Si l’homme du ressentiment est quelqu’un qui a perdu sa capacité d’émerveillement, d’admiration et qu’« inventer sa supériorité n’a jamais produit de la supériorité. Savoir admirer, savoir reconnaître la valeur des autres est, à l’inverse, un vrai antidote au ressentiment » (p.29).

Les réparations impossibles vont obliger à l’invention, à la création, à la sublimation. « On peut et l’on doit se nourrir autrement, refuser les aliments avariés » (p.22). Le volontarisme réapparaît ici, validant un respect pour le patient car il sera impossible que le ressentiment soit dépassé sans intervention active de la volonté du sujet.

Franz Fanon, celui de Peau noire, masques blancs (1952), des Damnés de la terre (1961), sera largement utilisé avec ce concept de « déclosion » du monde : travail qui amène un peuple ou un individu à s’extraire de la tutelle et de la chosification. S’affranchir du ressentiment sera « déclosion ». « Le ressentiment est une colonisation de l’être. Le sublimer produit une décolonisation de l’être, seule dynamique viable pour faire émerger un sujet et une aptitude à la liberté » (p.229).

La voie majeure préconisée tout au long du livre sera celle de la sublimation. Freud, on le sait, a développé ce concept essentiellement à travers l’idée d’une pulsion sexuelle que la société canaliserait sous forme d’œuvres. Cette pulsion étant conçue par le psychanalyste viennois comme s’évanouissant dans la jouissance, sa sublimation serait un gain pour la société. Des auteurs postérieurs (Marcuse) chercheront ensuite à distinguer entre répression légitime de ces pulsions et sur-répression créant des névroses. Toujours est-il que la sublimation vient d’une certaine façon « ramener le diable dans sa boîte ». Dans Ci-gît l’amer c’est la pulsion ressentimiste qu’il va falloir faire rentrer dans la boîte. Certes on pourrait se méfier de la capacité des psychanalystes à transformer en pulsion toute thématique qui est dans l’air du temps. Certains se voudront plus prudents et ne multiplieront pas les pulsions humaines à l’infini, mais il reste que le thème d’une « pulsion de ressentiment » a sa cohérence.

La sublimation pourra se voir chez l’individu créateur d’oeuvres ou chez celui qui se nourrit des créations artistiques des autres. La différence n’étant pas ici fondamentale : se nourrir d’une œuvre d’art c’est aussi faire un chemin qui nous transforme. Pour s’en sortir il y aura donc la possibilité d’écrire, permettant à l’homme de se souvenir et de se projeter dans l’avenir et le monde. « écrire demeure la dernière – ou la première - […] des mobilités temporelle et spatiale » (p.257).

Cela pourra aussi passer par l’écriture des autres (de Beckett, d’Adorno, de Cioran etc.) : « Les écrivains portent en eux cette force pour les autres. Ils portent notre renouveau alors qu’ils s’échinent à faire face à leur asthénie » (p.200). La littérature, pourra sauver, par le style d’une part, comme puissance de symbolisation, et aussi par l’intrigue en racontant ce retournement qui sait bien le ressentiment invivable. « la littérature, l’art, le génie des humanités restaient une porte possible pour tous ceux qui éprouvent l’amertume […] ce n’est pas si simple, je le sais bien, dans la mesure où l’effort demandé par les humanités est élevé et que ceux qui sont atteints par l’amertume n’ont plus le goût de rien, et surtout pas de l’effort » (248).

Mais l’œuvre qui ouvre à la sublimation ne se limite pas à l’artistique, puisque l’auteur évoque l’enfantement, l’amour, le partage, la découverte du monde et des autres, l’engagement, la contemplation, la spiritualité, etc.

 

L’Ouvert :

La troisième partie de l’ouvrage s’intitule « La mer : un monde ouvert à l’homme ». Si le ressentiment est l’ennemi c’est parce qu’il est la cristallisation mauvaise d’une amertume qui pourtant ne peut pas ne pas exister en une authentique vie d’homme. Dès lors Cynthia Fleury peut paradoxalement valoriser ce qu’elle appelle « Le goût de l’amertume » : « L’amertume est le prix à payer de cette absence d’illusion […] le choix : une illusion totale sans amertume mais qui fait manquer toute perception du goût véritable et de l’autre, une amertume réelle qui, une fois sublimée, laisse apparaître une douceur possible » (p.51). Ce sera d’ailleurs la fin du livre : « Ce goût de l’amer est aussi une façon de guérir du ressentiment » (p.322).

Qu’en est-il de cette piste mystérieuse intitulée « l’Ouvert » ? « J’ai souvent fait appel à la notion rilkéenne de l’Ouvert, pour l’endosser et sans doute lui conférer une fonction clinique absente chez Rilke […] L’Ouvert peut également faire écho à la notion de « numineux » chez Rudolf Otto, reprise par Jung, dans sa correspondance, pour dire là encore sa fonction thérapeutique. Choisir l’Ouvert, choisir le Numineux, équivaut à choisir le principe d’individuation contre le ressentiment » (72). Avec ce thème central rilkéen, mallarméen d’un « Ouvert », d’un « impersonnel » – qui dépasserait nos petites vies, elle montre bien que la vraie nourriture est autre chose que des slogans « humanistes » : « ce que Mallarmé nomme l’aptitude qu’a l’Univers à se voir » (p.212).

 

On pourra lui reprocher d’utiliser le DSM-IV sans la moindre retenue critique, citant abondamment sa description des symptômes comme si l’humain y était décrit de manière dorénavant scientifiquement indiscutable (« trouble oppositionnel avec provocation », « le trouble schizo-affectif (typique du bipolarisme) », « paranoïa quérulente », « ce sont des caractéristiques posées dans le DSM-IV » p.93)

Si son style n’est pas celui de la polémique, elle maintient tout de même mordicus ce qui lui semble essentiel Ainsi de sa revendication réitérée de l’universalisme, quand bien même ce qui fait l’air du temps est actuellement plutôt à la déconstruction de tout universalisme : « Je sais bien qu’il y a d’autres façons de faire pour restaurer un orgueil blessé. Mais, si légitimes soient-elles, elles n’ont pas la durabilité de la méthode universaliste. Les post-colonial studies, les cultural studies, les subaltern studies sont essentielles, car elles nous apprennent souvent à déconstruire l’histoire dans sa version majoritaire […] Cependant comme tout courant, elles doivent veiller à rester critiques d’elles-mêmes, à ne pas se laisser aller à la binarité, à l’essentialisation qu’elles combattent souvent par ailleurs » (p.220). Il n’y a donc pas de blanc-seing à donner aux gender studies, aux post-colonial studies. Elles doivent, comme tout le monde, pouvoir subir le feu roulant de la critique philosophique rigoureuse.

Ainsi en est-il aussi de la tendance post-moderne au relativisme : « Non que tout ce qui traverse les cultures soit à relativiser et à non-hiérarchiser […] chaque culture a cette obligation de faire lien avec l’universel et le sens critique, et de faire évoluer la liberté de penser, en lien étroit avec l’esprit scientifique. Chaque culture a des pans entiers honteux, qu’il faut passer au crible de la critique et réformer » (208).

Une des ruptures de style qui donne au lecteur un soudain sentiment de proximité avec l’auteur, consiste en de soudaines confessions à la première personne du singulier : « Souvent l’on m’a accusée de n’être pas « féministe », de ne pas avoir assez mêlé à mes travaux ceux des gender studies, de ne pas pratiquer l’écriture inclusive, d’avoir le réflexe de féminisation des noms très faible, disons inexistant. […] Je ne méprise ni l’écriture inclusive ni la féminisation des noms, mais je viens d’un autre monde, celui de l’universalisme enseigné » (p.211).

 

L’originalité du travail de Cynthia Fleury est donc de reprendre une thématique classique de la philosophie - le thème du ressentiment chez Nietzsche ou Scheler – pour la transmuter sous l’angle psychanalytique. En revisitant sur le divan ce concept classique on ne peut qu’en saluer la fécondité nouvelle.

Bertrand QUENTIN

 

 

 

 

 

(1)  Fleury, C. (2020). Ci-gît l’amer. Guérir du ressentiment, Paris, Gallimard.

 


[1] Adorno : « Die Freudsche Theorie und die Struktur der fascistischen Propaganda », Zur Metakritik der Erkenntnistheorie, 1971, p.296.